Cela fait cent cinquante ans que les
sciences du vivant s’intéressent à la question du développement. Des
milliers d’études réalisées, une seule certitude a pu être conquise :
pour bien grandir, l’enfant a besoin d’humain et de culture. Comme l’ont
montré les premiers travaux des psychanalystes René Spitz ou John
Bowlby, nourrir le corps ne suffit pas. Pour se développer, petit homme a
besoin qu’on stimule sa psyché. Dès la naissance, il a besoin qu’on
l’aime, qu’on lui parle, qu’on le regarde, qu’on le rassure, qu’on joue
avec lui. Il a besoin de parents, d’enseignants, de présences
tutélaires. Il a besoin d’autres enfants.
A l’aune de ce consensus, deux
désastres s’annoncent. Le premier concerne la substitution progressive à
la présence humaine d’un incroyable fatras de prothèses numériques. Une
tablette pour anesthésier les explorations d’un bébé trop vivant, une
télé pour abolir les sollicitations envahissantes d’un enfant
chronophage, un smartphone pour asservir l’agitation créative d’un
galopin fertilisé d’ennui, un ordinateur pour ébaudir l’écolier
réfractaire, etc. ; et, bien sûr, pour justifier le tout, une armée
d’experts complaisants, aussi agiles à protéger leur progéniture de
cette folie qu’à s’assurer une confortable notoriété en vantant partout
le génie de ces formidables outils.
Comment peut-on sans honte proférer de telles impostures ? Comment peut-on laisser croire qu’un écran pourra jamais approcher la puissance ontogénétique d’un parent attentif, d’un enseignant compétent ou d’un copain de jeu ? Comment peut-on imaginer que l’impact profondément négatif de tous ces gadgets sur le volume et la qualité des relations interpersonnelles précoces n’affectera pas le développement émotionnel, social et cognitif de l’enfant ? Comment peut-on suggérer qu’une promenade virtuelle sur tableau blanc interactif pourra un jour se substituer, même de loin, à la visite charnelle d’une œuvre d’art ou d’un site historique ?
Michel Desmurget, directeur de recherche en neurosciences (Inserm-CNRS). Joël Jouanneau, auteur et metteur en scène de théâtre. Anne-Laure Rouxel, chorégraphe.
Le Monde, 05/01/2016.
Comment peut-on sans honte proférer de telles impostures ? Comment peut-on laisser croire qu’un écran pourra jamais approcher la puissance ontogénétique d’un parent attentif, d’un enseignant compétent ou d’un copain de jeu ? Comment peut-on imaginer que l’impact profondément négatif de tous ces gadgets sur le volume et la qualité des relations interpersonnelles précoces n’affectera pas le développement émotionnel, social et cognitif de l’enfant ? Comment peut-on suggérer qu’une promenade virtuelle sur tableau blanc interactif pourra un jour se substituer, même de loin, à la visite charnelle d’une œuvre d’art ou d’un site historique ?
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Le Monde, 05/01/2016.
