Né en 1921 Edgar Morin est directeur de recherche émérite au CNRS, président de l'Agence européenne pour la culture (Unesco) et président de l'Association pour la pensée complexe. Ancien résistant, intellectuel de renommée internationale, il a notamment élaboré sa sociologie du temps présent dans les colonnes du Monde, à travers cinquante ans de tribunes et d'interventions réunies par les éditions L'Archipel (Au rythme du Monde, à paraître en octobre 2014).
Vous n'avez gardé aucun souvenir des conditions de la publication de votre premier article, consacré à la mythologie des stars, en août 1960. En revanche, ceux consacrés à la nouvelle classe d'âge et au phénomène des yé-yé de l'été 1963 restent gravés dans votre mémoire. Pour quelles raisons ?
Parce qu'ils sont fondateurs de ma collaboration avec Le Monde. Au début de l'été 1963, je reçois un appel de Jacques Fauvet, alors rédacteur en chef du journal. Il me demande d'analyser un événement qui avait surpris la presse et débordé les forces de l'ordre. Le 22 juin 1963, l'émission de radio " Salut les copains " avait convié ses jeunes auditeurs à une grande fête musicale sur la place de la Nation, à Paris, pour fêter son premier anniversaire. Entre 150 000 et 200 000 jeunes s'y retrouvent, pour un concert gratuit où se produisent notamment Richard Anthony, Les Chaussettes noires, Les Chats sauvages, Sylvie Vartan et Johnny Hallyday. Mais ce rassemblement, qui devait être bon enfant, a tourné au chaos : grilles arrachées, voitures renversées, adultes pris à partie, rixes, etc.
Le Monde cherchait un " sociologue " pour expliquer le phénomène. Or, aucun des chercheurs classiques en sociologie ne s'était alors intéressé à cette jeunesse façonnée et fascinée par les médias. Je rédigeai ainsi un long article qui parut en trois numéros successifs, dans lequel j'expliquais qu'une nouvelle classe d'âge émergeait, incarnée par le yé-yé, mue par le plaisir du jeu, l'envie de jouir et de s'affirmer dans une société à la fois individualiste et en recherche d'extase collective. Je diagnostiquai que l'adolescence contemporaine portait en elle avec une extrême intensité l'aspiration qui a traversé toute l'histoire de l'humanité et se trouve endormie dans le monde adulte : la quête de la plénitude personnelle au sein d'une communion fraternelle et solidaire. En somme, l'épanouissement du " je " dans un " nous ".