dimanche 9 décembre 2018

Santé. Quand les antibiotiques flanchent, les superbactéries menacent

Pour l’OMS, la résistance aux antibiotiques constitue l’un des risques les plus graves pesant sur l’état sanitaire mondial. Son impact est « comparable à l’effet cumulé de la grippe, de la tuberculose et du virus du sida », alertent plusieurs études.


Beaucoup ont encore en tête ce slogan efficace, popularisé en 2002 : « Les anti­biotiques, c’est pas automatique ». Si la campagne lancée en France alors avait produit quelques fruits, ceux-ci semblent être tombés de l’arbre depuis. Ainsi, en dix ans, la consommation globale de ces précieux médicaments en médecine de ville est repartie à la hausse, de 28,6 doses pour 1 000 habitants en 2007 à 29,2 doses en 2017. Problème : la surconsommation d’antibiotiques fait peser un risque très lourd pour la santé des populations, les bactéries s’adaptant à ces molécules trop ou mal utilisées, alertent plusieurs rapports émanant de l’OMS, de l’OCDE ou d’un réseau de chercheurs européens spécialisés dans cette problématique. À la veille de la Journée européenne d’information sur les antibiotiques, organisée ce dimanche, un colloque s’est tenu hier au ministère de la Santé sur les capacités de la recherche à répondre aux défis de « l’antibiorésistance », c’est-à-dire au développement de superbactéries contre lesquelles les molécules existantes ne peuvent rien. L’occasion pour la ministre de la Recherche, Frédérique Vidal, d’annoncer le lancement d’un programme, doté de 40 millions d’euros, destiné à « comprendre les mécanismes d’apparition et de diffusion des résistances et à découvrir de nouvelles cibles thérapeutiques ».

Selon la revue britannique The Lancet Infectious Diseases, plus de 670 000 personnes auraient déjà été contaminées dans l’Union européenne en 2015, par des bactéries résistantes. Burger/Phanie/AFP

Premières victimes : nourrissons et personnes âgées

À la hauteur des enjeux ? Pas sûr. Le ministère de la Santé reconnaît lui-même que sur ce sujet des infections multirésistantes « la France ne figure pas en bonne position à l’échelle mondiale : avec 125 000 infections par an et 5 500 décès, elle est le 6e pays européen le plus affecté après l’Italie, la Grèce, la Roumanie, le Portugal et Chypre ». Une position qui n’augure rien de bon, quand on regarde les projections des autorités internationales, pour le moins préoccupantes. Selon les calculs de chercheurs publiés début novembre dans la revue The Lancet Infectious Diseases, plus de 670 000 personnes auraient été contaminées par ces superbactéries dans l’Union européenne en 2015 (dont près des deux tiers en milieu hospitalier), et 33 110 en seraient mortes. Premières victimes, les nourrissons de moins de 12 mois et les plus de 65 ans… L’impact de ces nouvelles bactéries est « comparable à l’effet cumulé de la grippe, de la tuberculose et du virus du sida » sur la même période, résument les auteurs de l’étude.

mardi 23 mai 2017

La difficile lutte contre l’antibiorésistance

La résistance aux antibiotiques est au menu du premier G20 de la Santé à Berlin : les bactéries sur qui les antibiotiques n’ont plus d’effets posent de nombreux problèmes. Il est cependant possible de les réduire.


Sur le front de la guerre contre la résistance aux antibiotiques, toute bataille gagnée sonne comme une petite victoire. En janvier dernier, la revue The Lancet Infectious Diseases exposait celle remportée dans les hôpitaux anglais sur une souche résistante de Clostridium difficile. Cette bactérie est responsable de diarrhée et de colites dites «pseudomembraneuses» souvent accompagnées de fièvre et de douleurs, dont les complications peuvent être extrêmement sévères voire mortelles. L’étude publiée par la revue spécialisée montre que restreindre l’utilisation d’antibiotiques de la famille des fluoroquinolones, comme la ciprofloxacine, a entraîné la disparition dans la grande majorité des cas d’infections causées par les souches de C. difficile résistantes aux traitements.
L’équipe de chercheurs d’Oxford a enregistré une baisse d’environ 80 % du nombre de ces infections au Royaume-Uni. Dans le comté d’Oxfordshire, au sud-est de l’Angleterre, où deux tiers des bactéries C. difficile étaient résistantes aux antibiotiques en septembre 2006, elles n’étaient plus que 3 % en février 2013! Dans le même temps, le nombre de bactéries transmises d’une personne à une autre n’avait pas changé. Et ce, malgré la mise en œuvre de mesures d’hygiène pour éviter la transmission dans les établissements hospitaliers. «Cette étude vient conforter l’existence du lien entre la prescription d’antibiotiques et le développement des résistances chez les bactéries », analyse le professeur France Cazenave-Roblot, infectiologue au CHU de Poitiers.
«Le taux de résistance de Escherichia coli est passé de 1,4 % à 11,9 en 10 ans !» Le professeur Pascal Astagnau responsable du centre de prévention des infections associées aux soins de Paris
La consommation massive d’antibiotiques exerce sur les bactéries
une pression de sélection: exposées à l’antibiotique, les souches sensibles cèdent la place
aux souches résistantes, qui prolifèrent. 147548355/Richard Villalon - Fotolia
 La difficile lutte contre l’antibiorésistanceLa difficile lutte contre l’antibiorésistanceLa difficile lutte contre l’antibiorésistanceLa difficile lutte contre l’antibiorésistance
En effet, la consommation massive d’antibiotiques exerce sur les bactéries ce que les scientifiques appellent une pression de sélection: exposées à l’antibiotique, les souches sensibles cèdent la place aux souches résistantes, qui prolifèrent. La résistance de la bactérie peut être innée ou acquise. Une bactérie résistante peut en effet transmettre son matériel génétique (plasmide) porteur d’un ou plusieurs gènes de résistance à une bactérie jusqu’alors sensible. Ces résistances plasmidiques concernent 80 % des résistances acquises et sont sans aucun doute les plus préoccupantes. Pour éviter la multiplication des résistances, diminuer la prescription d’antibiotiques demeure une nécessité, comme le prouve l’étude anglaise. Si l’ensemble de la communauté scientifique s’accorde sur ce point depuis des années, les résultats se font attendre. «Nous savons que nous consommons encore trop d’antibiotiques. En France, la situation n’est pas bonne», s’alarme le professeur Antoine Andremont, chef du service de bactériologie de l’hôpital Bichat à Paris.
«Les épidémies restent modestes en France car nous avons de très bonnes unités d’hygiène dans les hôpitaux qui savent éviter la diffusion de ces souches lorsqu’elles sont détectées»
Le docteur Jean Carlet, président de l’Alliance contre le développement des bactéries multirésistantes
Malgré les campagnes de communication et les mises en garde, la consommation est en effet repartie à la hausse entre 2005 et 2015, selon les données du rapport publié à la fin de l’année dernière. Une tendance particulièrement marquée en ville alors que la consommation à l’hôpital est restée stable. «Contrôler la consommation est sans conteste plus facile à l’hôpital. Nous devons aujourd’hui être vigilants sur les gestes qui peuvent être responsables de la transmission de bactéries comme par exemple la pose trop prolongée de sondes urinaires», souligne le professeur Alain Astier, pharmacien hospitalier à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil. Car malgré une consommation contenue, les résistances, à quelques exceptions près, progressent. «La résistance aux staphylocoques doré a diminué grâce à la mise en place de mesures d’hygiène», détaille le professeur Pascal Astagnau responsable du centre de prévention des infections associées aux soins de Paris. Celle-ci est en effet passée de 27 % en 2005 à 16 % en 2015. «Mais parallèlement on voit la progression d’entérobactéries résistantes», poursuit le spécialiste. C’est notamment le cas d’Escherichia coli. Le taux de résistance de cette bactérie responsable de gastroentérites ou encore d’infections urinaires est passé de 1,4 % à 11,9 !

Certaines entérobactéries productrices de carbapénémases confrontent les médecins à de véritables impasses thérapeutiques car elles sont résistantes à pratiquement tous les antibiotiques. «Heureusement, les épidémies restent modestes en France car nous avons de très bonnes unités d’hygiène dans les hôpitaux qui savent éviter la diffusion de ces souches lorsqu’elles sont détectées», souligne le docteur Jean Carlet, président de l’Alliance contre le développement des bactéries multirésistantes. Contenir leur diffusion va cependant nécessiter la mise en place de mesures drastiques et coûteuses. Conscient des enjeux, le gouvernement a annoncé un plan de campagne pour lutter contre l’antibiorésistance. Il doit maintenant être déroulé.

Le Figaro santé, 18/05/2017.