samedi 25 mars 2017

Les perturbateurs endocriniens, une menace pour le développement du cerveau

Omniprésents, les perturbateurs endocriniens, cette famille de molécules chimiques, altère l’équilibre subtil du système hormonal, chef d’orchestre de la construction des tissus cérébraux.

Le Monde, 07/03/2017.

Dans un magasin bio à Paris, en 2014.
Une étude et un rapport publiés mardi 7 mars pointent du doigt les perturbateurs endocriniens et leurs impacts sur la croissance du cerveau. La première, parue dans la revue Scientific Reports, a été menée par une équipe de chercheurs du laboratoire Evolution des régulations endocriniennes (Muséum national d’histoire naturelle-CNRS). Le second a été rédigé par plusieurs experts à la demande de l’association caritative britannique CHEM Trust.
Bisphénol A (BPA), phtalates, retardateurs de flamme bromés (BFRs), perchlorates, pesticides… les perturbateurs endocriniens se cachent dans les vêtements, les meubles, les emballages, les contenants alimentaires, la poussière et même les aliments (par le biais de résidus de pesticides). Selon la communauté scientifique compétente, nous sommes exposés à des doses variables de centaines de ces substances chimiques dans notre vie quotidienne.
De nombreuses études attestent déjà de la dangerosité de certaines de ces molécules sur la santé, car elles seraient à l’origine de cancers, de malformations congénitales, d’obésité et de diabète, mais également de troubles de développement (autisme, hyperactivité, diminution du quotient intellectuel). De nouveaux travaux, toujours plus nourris, complètent ce tableau en montrant leurs effets délétères sur le développement du cerveau.
Les scientifiques du CNRS ont constitué un mélange de 15 substances de synthèse présentes dans un panel de produits de la vie courante. Les ingrédients du mélange comprennent notamment le BPA, le triclosan, le benzophénone-3 et le perchlorate de sodium. « Des études précédentes ont testé les effets de certaines molécules individuellement, mais la particularité du projet repose sur cette combinaison de substances », explique Barbara Demeneix, endocrinologue au CNRS et coauteure de l’étude. Des embryons de grenouilles de l’espèce Xenopus laevis ont été exposés pendant trois jours à ce cocktail chimique et à des concentrations comparables à celles couramment mesurées dans le liquide amniotique humain. Le fœtus baigne dans ce dernier lors de la grossesse et peut être indirectement exposé à des substances toxiques.
L’âge des embryons a été sélectionné selon le début du fonctionnement de la glande thyroïde qui libère les hormones thyroïdiennes, essentielles au bon développement cérébral. Par analogie avec l’humain, la période d’exposition de l’expérience correspond au moment ou seule l’hormone thyroïdienne de la mère est présente.
Résultats de l’étude : malgré l’exposition sur une durée restreinte, les impacts sur le développement du cerveau des têtards sont multiples. En effet, le cocktail de substances appliquées affecte le fonctionnement de leurs hormones thyroïdiennes, modifie l’expression de plusieurs gènes qui participent à la construction cérébrale. Le résultat est une réduction du volume des neurones, accompagnée d’une baisse de la mobilité des têtards. La fonction des hormones thyroïdiennes étant présente chez l’ensemble des vertébrés, écrivent les auteurs, « ces résultats suggèrent que les mélanges de telles substances chimiques, omniprésentes, pourraient exercer des effets négatifs sur le développement du fœtus humain ».

Cerveaux d’embryons de xénope (1 semaine post fécondation), traités (B) ou non (A) avec le mélange de 15 produits chimiques à des concentrations trouvées dans le liquide amniotique humain. Résultat : le traitement a provoqué une diminution du volume des neurones (marqués en rouge)
Cerveaux d’embryons de xénope (1 semaine post fécondation), traités (B) ou non (A) avec le mélange de 15 produits chimiques à des concentrations trouvées dans le liquide amniotique humain. Résultat : le traitement a provoqué une diminution du volume des neurones (marqués en rouge) © photos haut : Bilal Mughal / bas : Sébastien Le Mével
Les auteurs du rapport de CHEM Trust rappellent qu’avec ses 85 milliards de neurones, le cerveau est un organe extrêmement complexe. Son développement subtil et élaboré, s’effectue tout au long de la vie. Mais les premiers stades de développement, du fœtus à l’adolescence, connaissent des modifications rapides et présentent une grande sensibilité aux produits chimiques toxiques.Lors de ce processus, une perturbation des hormones thyroïdiennes peut entraîner des répercussions importantes, telles que la réduction du quotient intellectuel ou l’apparition de troubles du spectre autistique (autisme, syndrome d’Asperger, syndrome de Rett, etc.). Lorsque l’exposition a lieu après la naissance, les risques associés sont généralement une baisse de motricité et de concentration, en fonction du type de molécule et des caractéristiques de l’exposition (durée, intensité).
Aussi « le phénomène d’exposition aux produits chimiques auquel nous assistons est un problème de santé public majeur et une menace pour l’intelligence », souligne le professeur Philippe Grandjean (université du Danemark du Sud-université de Harvard), contributeur du rapport de CHEM Trust.
À travers le 7e programme d’action pour l’environnement (PAE), pour la période 2013-2020, l’Union européenne affiche sa volonté de réduire la présence des substances toxiques dans l’environnement. Pour autant, la mise en place d’une réglementation appliquée aux perturbateurs endocriniens n’est toujours pas en vue. Celle-ci aurait dû voir le jour en 2013 au plus tard et Bruxelles a été condamnée par la Cour de justice de l’Union européenne, en décembre 2015, pour carence dans la gestion de ce dossier.
Bruxelles n’est toujours pas sortie de l’ornière. Tout récemment, l’exécutif européen a renoncé à présenter au vote les critères d’identification des perturbateurs endocriniens, en vue de les interdire. Selon le professeur Michael Warhurst, directeur général de CHEM Trust, la réglementation doit être plus stricte : « Le développement du cerveau des futures générations est un enjeu principal. Nous avons besoin de régulateurs européens pour éliminer des groupes de produits chimiques, plutôt que restreindre lentement les produits. Nous ne pouvons continuer à jouer avec la santé de nos enfants ».

samedi 5 septembre 2015

Le cerveau des natifs du numérique en 90 secondes

Avec les jeux vidéo et les différents écrans, les natifs du numérique sont rapides, multitâches et zappent facilement. Mais que se passe-t-il dans leur cerveau ? Cette vidéo proposée par Universcience explique les conséquences de ces nouveaux usages sur leurs apprentissages et leurs fonctions cognitives.



Le Monde.fr, 02/09/2015.

dimanche 14 décembre 2014

La pollution met en danger le cerveau

Des enfants exposés in utero à des niveaux élevés de deux phtalates présentent en moyenne un quotient intellectuel (QI) inférieur de plus de six points à celui d’enfants moins exposés. Cette conclusion préoccupante est le fruit d’une étude au long cours, conduite par des chercheurs de l’université Columbia (New York), et publiée mercredi 10 décembre dans la revue PLoS One.


Les phtalates sont des plastifiants présents dans de nombreux produits courants – objets en PVC, textiles imperméables, cuirs synthétiques, mais aussi rouges à lèvres et à ongles, bombes de laque ou certains shampooings. Ils sont interdits dans les jouets, en Europe comme aux Etats-Unis, mais rien n’est fait pour éviter l’exposition des femmes enceintes.
L’étude a porté sur 328 New Yorkaises, dont l’urine a été analysée au cours du troisième trimestre de grossesse pour y mesurer la concentration en quatre phtalates. Les tests de QI ont été réalisés auprès de leurs enfants à l’âge de sept ans. Pour les 25 % de ceux nés de mères dont les taux de DnBP et DiBP étaient les plus élevés, le QI était respectivement de 6,6 et 7,6 points inférieur à celui du quart des enfants dont la mère montrait la concentration la plus basse de ces deux phtalates. L’étendue des concentrations n’avait rien d’inhabituel et se situait dans l’échelle de celles mesurées au niveau national par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC).

« Ampleur troublante »

« L’ampleur de ces différences de QI est troublante, note Robin Whyatt, qui a dirigé l’étude. Une baisse de six ou sept points pourrait avoir des conséquences substantielles sur la réussite scolaire et le potentiel professionnel de ces enfants. »
Cette étude n’est que la dernière en date d’un corpus toujours plus vaste de travaux qui pointent l’impact sur le développement cérébral de différents polluants, au premier titre desquels figurent les perturbateurs endocriniens. La montée de l’incidence de l’autisme pourrait être l’un des symptômes de l’imprégnation de la population – notamment de l’enfant à naître – par ces produits chimiques.
De toutes les maladies non transmissibles, l’autisme est l’une de celles dont la fréquence augmente le plus rapidement. Si vite qu’il est même difficile d’y croire. En mars, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) américains, l’équivalent de notre Institut de veille sanitaire (InVS), rendaient publiques les dernières estimations de la prévalence des troubles du spectre autistique chez les garçons et les filles de 8 ans aux Etats-Unis. Selon ces chiffres, un enfant sur 68 est désormais touché par cet ensemble de maladies du développement, regroupant l’autisme profond, les syndromes de Rett et d’Asperger, etc.

Photo Le Monde Séverin Millet


Augmentation quasi exponentielle

Le plus impressionnant n’est pas tant le chiffre lui-même, que la rapidité de son évolution : il est supérieur de 30 % à celui publié seulement deux ans auparavant (un enfant sur 88) par le même réseau de surveillance mis en place par les CDC, et a plus que doublé en moins d’une décennie. Au cours des vingt dernières années, les données américaines suggèrent une augmentation quasi-exponentielle de ces troubles, aujourd’hui diagnostiqués « vingt à trente fois plus » que dans les années 1970, selon le rapport des CDC. 40 % de ces enfants dépistés aux Etats-Unis présentent un quotient intellectuel (QI) inférieur à 70.
D’autres troubles neuro-comportementaux sont également en forte croissance ces dernières années. Outre-Atlantique, l’hyperactivité et les troubles de l’attention touchaient, selon les chiffres des CDC, 7,8 % des enfants entre 4 et 17 ans en 2003. Ce taux est passé à 9,5 % en 2007, puis à 11 % en 2011. Par comparaison, en France, leur fréquence est estimée entre 3,5 et 6 % pour les 6-12 ans.

Aux États-Unis, un enfant sur six est concerné par un trouble du développement (troubles neuro-comportementaux, retard mental, handicaps moteurs, etc.).
Dans un ouvrage scientifique tout juste publié (Losing Our Minds. How Environmental Pollution Impairs Human Intelligence and Mental Health, Oxford University Press, 2014) Barbara Demeneix, directrice du département Régulations, développement et diversité moléculaire du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), soutient que cette augmentation rapide de la fréquence des troubles neurocomportementaux est, en grande partie, le résultat de l’exposition de la population générale à certaines pollutions chimiques diffuses – en particulier les femmes enceintes et les jeunes enfants.
Selon la biologiste, cette situation n’est, en outre, que la part émergée d’un problème plus vaste, celui de l’érosion des capacités cognitives des nouvelles générations sous l’effet d’expositions toujours plus nombreuses à des métaux lourds et à des substances chimiques de synthèse. Le sujet est, ces dernières années, au centre de nombreuses publications scientifiques. Philippe Grandjean, professeur de médecine environnementale (université Harvard, université du Danemark-Sud), l’une des figures de la discipline et auteur d’un livre sur le sujet (Only One Chance. How Environmental Pollution Impairs Brain Development — and How to Protect the Brains of the Next Generation, Oxford University Press, 2013), va jusqu’à évoquer une « fuite chimique des cerveaux ».
(...)
Le Monde,