dimanche 17 juin 2018

Humaniser, décloisonner... 6 professionnels proposent leurs solutions pour l'hôpital

Partout en France, aides-soignants ou médecins dénoncent un système à bout de souffle.

Qu'ils soient aide-soignant ou médecin, partout en France, les soignants dénoncent un système à bout de souffle et livrent leurs préconisations, fruits de leur expérience.

"Revoir la tarification à l'activité"

Erika*, aide-soignante depuis vingt-deux ans, travaille dans un centre hospitalier du Sud-Ouest

"Il faut absolument revoir la tarification à l'activité (1). Aujourd'hui, faire la toilette d'un patient, distribuer un plateau-repas, écouter un malade qui craque, cela ne rapporte rien. Seuls les actes techniques ou chirurgicaux, comme poser une sonde urinaire ou une voie centrale, les prises de sang etc. permettent de gagner de l'argent. Or laver un patient prend dix à vingt minutes et mobilise une à deux personnes en fonction de son état ! De même, lorsqu'on apporte son repas à une patiente diabétique, on ne se contente pas de lui déposer son plateau. On lui donne des conseils, on parle de nutrition…
J'entends certains cadres ou médecins plaisanter et dire :
"Ce patient nous coûte cher, il ne nous rapporte pas assez de points." On n'en est pas encore à trier les malades en fonction de ce critère, mais je crains que cela n'arrive un jour. Quand j'étais étudiante, on nous répétait que la mission de service public était cruciale, qu'il fallait soigner tout le monde, sans jugement de valeur. Aujourd'hui, cet enseignement semble dénué de sens."
(1) Mode de financement instauré par le plan "Hôpital 2007" selon lequel les recettes issues des activités hospitalières vont déterminer les dépenses et non l'inverse.

"Faire cesser le harcèlement à l'hôpital"

Philippe Halimi, radiologue à l'hôpital Georges-Pompidou à Paris depuis 2000 et président de l'Association Jean-Louis Megnien, du nom du cardiologue qui s'est suicidé en décembre 2015 (2)

"Les conditions de travail se sont dégradées progressivement. Avec la mise en place de la tarification à l'activité, les responsables d'hôpitaux se sont mis à exiger que l'on pratique des actes pour des actes. Désormais, tout ce qui compte, c'est de faire du volume. Mais le vrai tournant a été la loi Hôpital, Patients, Santé et Territoires de 2009. Ce texte scélérat donne tous les pouvoirs aux directions d'établissements. Pour faire des économies, certaines n'hésitent pas à harceler les médecins et les cadres dont elles veulent se débarrasser. Le système est presque mafieux.
La première décision à prendre est de faire cesser cette violence. Aujourd'hui, même lorsque des condamnations judiciaires sont prononcées, les personnes mises en cause restent souvent en poste. Les conséquences sont lourdes pour les patients. Les soignants harcelés ne peuvent pas bien les prendre en charge et finissent par poser des arrêts maladie. Il faut que la parole se libère. L'association Jean-Louis Megnien va ainsi lancer sur son site une carte pour signaler les faits de harcèlements."
(2) Co-auteur avec le Pr Christian Marescaux d'"Hôpitaux en détresse, patients en danger"(Ed. Flammarion, avril 2018) 

Dans les couloirs du service d'accueil des urgences de l'hôpital 
Manchester de Charleville-Mézières (photo d'illustration) ((AFP/ Alain Julien)
 

 Source : L'Observateur, 07/06/2018.