Sylvain
Louvet a enquêté sur l’aide sociale à l’enfance. Son film, diffusé ce
soir sur France 3, accuse la société de maltraitance envers les plus
faibles. Entretien.
C’est
un film dont on ne ressort pas indemne. Avec Enfants placés, les
sacrifiés de la République (1), Sylvain Louvet, au terme de dix mois
d’enquête, dresse un constat accablant sur la gestion des mineurs sans
famille. Dans les maisons d’enfants, dans les familles d’accueil, il
constate avec effroi, en partant du cas du foyer d’urgence d’Eysines, en
Gironde, que les enfants abandonnés n’intéressent pas grand monde. Il
fait état de violences à peine soutenables, d’un personnel dépassé, d’un
État et de départements qui n’ont aucun contrôle sur les structures
qu’ils gèrent. Entretien.
Lyes Louffok, aujourd’hui membre du Conseil national de la
protection de l’enfance et protagoniste du documentaire “Enfants placés :
les sacrifiés de la République” diffusé sur France 3 ce mercredi 16
janvier, revient pour nous sur les dysfonctionnements d’un système qui
déraille.
Invitée, Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, ne
participera pas au débat qui suivra ce 16 janvier la diffusion de cette
enquête choc de Pièces à conviction sur France 3. Regrettable, tant il y a matière à échanger. En effet, le document Enfants placés : les sacrifiés de la République
dresse un panorama alarmant de la situation des enfants placés en
foyers ou familles d’accueil. Détresse psychologique, agressions
sexuelles, violences en tous genres… : les témoignages graves et
édifiants dépeignent un système « qui déraille », pour ne pas dire dysfonctionne totalement. L’un des protagonistes, Lyes Louffok, 24 ans, auteur deDans l’enfer des foyers (1),
futur éducateur spécialisé et membre du Conseil national de la
protection de l’enfance, revient pour nous sur ce sujet hautement
sensible.
Ruptures traumatisantes, changement de structures d’accueil… :
l’enquête évoque votre parcours, ainsi que celui de nombreux enfants
ballotés, malmenés, détruits.
Certains enfants cumulent treize ans, quinze ans, dix-huit ans… de
placement au sein des services d’Aide sociale à l’enfance (ASE). Ce type
de placement « longue durée » ne devrait pas exister. Pourtant ce fut
mon cas. Quel projet de vie propose-t-on à ces enfants-là ? Si on
résolvait un peu cette problématique dès le départ, en retirant
l’autorité parentale à un parent absent ou délaissant, ou en proposant
ces enfants à une adoption simple, on aurait moins de placements longs.
Durant ces années, tout peut survenir : un changement de situation dans
la famille d’accueil, un déménagement, des conflits dans le couple, ou
une relation difficile interpersonnelle avec les enfants biologiques de
la famille d’accueil… Quand on change l'enfant de lieu de placement, au
lieu de réfléchir à un projet de réorientation totalement adaptée, on
replace les enfants ailleurs, à la va-vite…
« … comme des paquets », dites-vous dans le documentaire.
Exactement. C’est le problème. Comme on est dans une situation
d’urgence, on va mettre l’enfant là ou il y a de la place, dans des
dispositifs pas toujours adaptés. Qui vont potentiellement conduire le
jeune à vivre une nouvelle rupture… Enfin, les ruptures s’expliquent
aussi par la maltraitance. Beaucoup d’enfants ont très bien compris le
système : ils se disent « puisque je me sens très très mal dans cet
endroit, c’est moi qui vais provoquer la rupture par des fugues, en
poussant l’adulte à bout, etc » dans l’espoir de changer de lieu de placement.