jeudi 21 janvier 2016

Jeunes adultes : attention fragiles ! Entretien avec David Gourion

Dans son dernier livre, le psychiatre David Gourion s’inquiète de la faible prise en charge du mal-être des jeunes. Comment prévenir la souffrance psychique chez les 15-30 ans ?

Certes, la plupart des jeunes se portent bien ; un récent sondage d’OpinionWay indique que 69 % des moins de 26 ans se disent optimistes quant à leur avenir. Mais pour une part non négligeable d’entre eux existe un réel mal de vivre. La consommation d’alcool et de psychotropes s’est aggravée ces dernières années, les tentatives de suicide et l’isolement semblent en augmentation chez les adolescents, la dépression toucherait 7 % des garçons et près de 17 % des filles dans cette tranche d’âge (1). Assiste-t-on donc à une progression du mal-être chez les jeunes ? C’est ce qu’affirme David Gourion, qui tire la sonnette d’alarme.


Vous affirmez que 25 % des jeunes entre 15 et 30 ans seraient concernés par un trouble psychique. Est-ce que les jeunes d’aujourd’hui souffrent plus que ceux d’hier ?

D’un côté, certaines études suggèrent que l’autisme, les troubles bipolaires, les troubles anxieux et la dépression ont beaucoup augmenté en l’espace de trente ans chez les jeunes. De l’autre, certains pensent qu’il n’y en a pas plus, mais qu’on les diagnostique trop facilement, sous l’influence de l’industrie pharmaceutique qui chercherait à commercialiser le plus de psychotropes possible. Sans entrer dans les querelles d’experts, je pense que certains troubles sont en nette en augmentation, principalement les addictions. La consommation d’alcool et de cannabis est de plus en plus précoce et fréquente, y compris chez les filles ; les pathologies liées au stress, comme l’anxiété, la dépression et les troubles du comportement alimentaire également. Dans mon livre, je cite une étude qui reprend les résultats d’un test psychologique, le MMPI, qui a l’intérêt de pouvoir comparer différentes générations au même âge puisqu’il a été développé dans les années 1930 par l’armée américaine pour le dépistage des jeunes recrues. Or, comme ce test continue à être très largement utilisé aujourd’hui, les mêmes questions ont donc été posées à des dizaines de milliers de jeunes, évalués à 20 ans. Très clairement, les scores de dépression ont augmenté, ainsi que les scores de la psychopathie, c’est-à-dire l’absence d’empathie, l’impulsivité et un faible sens moral.

Quelles sont les raisons de ce mal-être croissant selon vous ?

Notre environnement et nos habitudes de vie ont considérablement évolué au cours des dernières décennies. On estime par exemple aujourd’hui que seuls 30 à 40 % des jeunes Occidentaux ont une activité physique régulière et suffisante. Or, on sait que l’exercice physique a des effets très bénéfiques sur la régulation du stress. Avec les aliments industrialisés, la consommation de sucres rapides et de graisses saturées a beaucoup augmenté, ce qui a un impact négatif sur la neurogenèse, c’est-à-dire la capacité qu’ont les cellules du cerveau à se renouveler. On a également beaucoup décalé nos rythmes sociaux : les jeunes adultes se couchent de plus en plus tard, si bien que leur temps de sommeil moyen s’est réduit d’une à deux heures par nuit en l’espace de vingt ans. Enfin, la pression sociale s’est renforcée avec l’augmentation drastique du chômage chez les jeunes. À cela, il faut ajouter les problèmes croissants de solitude dans les grandes villes, aggravés par les cyberaddictions dans lesquels se réfugient beaucoup de jeunes désociabilisés.

Dans votre livre, vous soutenez également que le cerveau des jeunes est particulièrement vulnérable. Pourtant, c’est aussi l’âge auquel notre esprit est le plus vif…

Il est vrai qu’entre 15 et 30 ans, on a les plus hautes performances cognitives. Mais dans le même temps, pendant cette période, le système neuronal est complètement réorganisé, justement pour gagner en performance. 30 à 40 % des cellules du cortex cérébral sont éliminées, ce qui permet d’optimiser les réseaux neuronaux. Parfois, cette destruction neuronale se fait trop vite ou va trop loin, ce qui peut être le cas lorsqu’on est soumis à un stress intense, un traumatisme ou si l’on consomme des substances toxiques en grande quantité, comme le cannabis. À ce moment-là, les performances cognitives peuvent chuter. Consommer du cannabis quotidiennement avant l’âge de 15 ans peut entraîner des dégâts irréversibles. Dans la mesure où 80 % des troubles psychiques se déclarent entre 15 et 25ans, si l’on passe le cap de la trentaine sans avoir déclenché de trouble, il y a relativement peu de risques d’en développer après. J’ai donc un message à faire passer aux jeunes : protégez votre cerveau, surtout si vous êtes un peu sensibles sur le plan émotionnel et si des membres de votre famille ont souffert de troubles psychiques.

Vous déplorez le manque d’informations sur les troubles psychiques en France. D’après vous, 75 % des jeunes en souffrance ne reçoivent aucune aide. Comment y remédier ?

Les problématiques de la souffrance psychique restent encore aujourd’hui un peu taboues en France. Au fil des quarante dernières années, on a réussi à baisser drastiquement le nombre de morts sur les routes. Dans le même temps, le taux de suicides a augmenté de 25 %. C’est aujourd’hui la première cause de mortalité des 15-30 ans. Or, le budget consacré à la prévention du suicide en France ne représente que 1 % de celui dépensé pour lutter contre la mortalité routière. Il faut que l’on se réveille ! En Australie, les psys vont à la rencontre des jeunes dans leurs lieux de vie, par exemple des cafés dédiés, pour faire de la prévention. L’idée, c’est de ne pas arriver après la bataille, une fois que la souffrance psychique est déjà bien installée. L’intervention précoce porte ses fruits. Plus on attend, plus les petits symptômes risquent de devenir de grandes souffrances.

Vous dites qu’il suffit de trois questions simples pour détecter un risque de dépression.

Les gens ont souvent l’impression qu’il est très compliqué de parler de la souffrance psychique. Je propose d’aborder les choses très simplement par trois questions que tout un chacun peut poser à un ami, un collègue ou son enfant qui va mal. On peut ouvrir le dialogue simplement avec une phrase comme : « J’ai eu l’impression que tu étais plus fatigué(e) ou triste que d’habitude… » Cette question permet d’ouvrir une première fenêtre de parole. Ensuite, on peut devenir plus précis, en demandant par exemple : « Est-ce que tu arrives quand même à t’en sortir, à travailler, à faire les choses que tu aimes bien d’habitude, à t’amuser et à voir tes amis ? » Cette deuxième question permet d’évaluer l’impact du mal-être. Une souffrance que l’on arrive à gérer est de l’ordre d’une déprime passagère, une souffrance dépressive avérée envahit tout et empêche de fonctionner normalement dans la vie. Si le mal-être semble profond, il ne faut surtout pas hésiter à poser la question cruciale qui permet de s’assurer qu’il n’y a pas de risque de passage à l’acte : « Est-ce que tu souffres au point d’avoir envisagé de mourir ? » Cette question va déterminer la dimension d’urgence et d’intensité du mal-être. Lorsque les jeunes ont réellement des pensées suicidaires, leur poser la question les soulage, car ils ont l’impression qu’enfin, quelqu’un comprend leur souffrance. Dans ce cas, il est important de leur renvoyer que ce type de questionnements récurrents n’est jamais anodin et de leur conseiller de consulter rapidement un spécialiste.
David Gourion

Psychiatre, ancien chef de clinique à Sainte-Anne, il vient de publier La Fragilité psychique des jeunes adultes. 15-30 ans : prévenir, aider, accompagner, Odile Jacob, 2015.

Sciences Humaines;fr
Propos recueillis par Marc Olano
Mis à jour le 06/01/2016

lundi 29 septembre 2014

A l’université, les cas de souffrance au travail se multiplient

Les cas de souffrance au travail, de stress, de pression sur les salariés ne sont plus réservés aux entreprises, qu'elles soient publiques ou privées. Depuis 2006, les enseignants-chercheurs et les personnels administratifs sont mis à rude épreuve. En cause, une succession de réformes, le passage à l'autonomie, des fusions d'établissements, une compétition acharnée pour décrocher des budgets de recherche… 

Isabelle Rey-Lefebvre 
Article publié dans le journal Le Monde du 30/09/2014

mardi 23 septembre 2014

L'Unicef s'alarme du mal-être des adolescents français

43 % des jeunes de 15 ans et plus seraient en situation de " souffrance psychologique ", selon une étude menée auprès de 7 000 adolescents. Un malaise accentué par la crise économique

Les adolescents connaissent, en France, un mal-être dont l'ampleur frappe l'Unicef. Pour la deuxième année consécutive, le Fonds des Nations unies pour l'enfance a mené partout en France, au printemps, une vaste étude auprès des 6-18 ans, qui fait l'objet d'un rapport remis au gouvernement, mardi 23 septembre. Parmi les personnes interrogées, quelque 7 000 adolescents (12-18 ans) ont évoqué leur quotidien, mais aussi leurs peines, leurs idées suicidaires et conduites addictives, " d'une ampleur inquiétante ", selon l'Unicef. 43 % des jeunes de 15 ans et plus seraient ainsi en " situation de souffrance psychologique ".
Le mal-être adolescent, miroir d'une société en crise, lit-on en filigrane dans ce rapport intitulé " Adolescents en France  : le grand malaise ". Car la situation matérielle des familles n'est pas sans rapport avec ce mal-être adolescent. 17 % des enfants et adolescents consultés se trouvent en " situation de privation matérielle ". Ils ont répondu négativement à quatre des dix-sept critères qui servent à l'Unicef pour évaluer la précarité à l'échelle européenne ("  Je mange trois repas par jour ", " J'ai au moins un jeu ou jouet adapté à mon âge ", " Un endroit pour faire mes devoirs au calme "…).
Cette précarité va de pair avec d'importantes difficultés d'intégration dans toutes les sphères de la vie sociale, note l'Unicef, en un " cumul des inégalités " qui a " une forte probabilité d'être vécu comme une souffrance ". En famille, une proportion non négligeable d'interrogés disent ne pas se sentir valorisés par leur père (23 % des 15 ans et plus), ou leur mère (11 % des 15 ans et plus). Vivre, même, des relations tendues avec leurs parents (autour de 40 %). Dans les familles les moins nanties, la moitié des jeunes a fait état de tensions.
Mêmes difficultés accrues à l'école, qui " ne joue pas son rôle de reconnaissance et de protection pour un grand nombre d'enfants ", regrette l'Unicef. Près de la moitié des sondés (45 %) se sentent angoissés à l'idée de ne pas réussir. Chiffre qui atteint 60 % chez les jeunes en situation de privation.
Malgré les sommes " considérables " investies dans l'éducation et la prise en charge des enfants, analyse, dans l'étude, la pédiatre et psychothérapeute Catherine Dolto, " un trop grand nombre d'entre eux se sentent à la dérive dans le tournant de l'adolescence ". Derrière ces vies " très privilégiées au regard de la majorité des enfants du monde ", se cachent l'alcoolisme, la drogue, le harcèlement, " une immense solitude, un désarroi qui étouffent insidieusement le désir de vivre ".
81 % des participants ont avoué qu'il leur arrivait d'être tristes ou " cafardeux ", 52 % de n'avoir plus goût à rien. L'alcool est de consommation habituelle, jusqu'à l'ivresse, pour 41 % des plus de 15 ans. La drogue, pour 32 %. Une fois encore, ce sont les adolescents les plus démunis qui sont le plus sujets aux conduites addictives. Le plus tentés, aussi, par le suicide, question par ailleurs " fortement présente " à l'esprit des adolescents sollicités. Quelque 32 % reconnaissent qu'il leur est arrivé d'y penser ; 12 % qu'ils ont tenté de mettre fin à leurs jours.
" Le harcèlement sur les réseaux sociaux joue un rôle crucial dans le passage à l'acte, multipliant les risques par trois, s'alarme Serge Paugam, sociologue et directeur de recherches au CNRS, qui a encadré l'étude. Ces réseaux développent les liens sociaux des ados qui y sont présents à près de 90 %. Mais le manque de “popularité”, la critique, le harcèlement les entraînent dans une angoisse relationnelle qui explique les tentatives de suicide ".
Autre intérêt de l'étude, pour le sociologue  : l'impact confirmé des séparations parentales dans le mal-être adolescent. " Ce n'est pas du modèle familial lui-même que naît la souffrance, mais de la manière dont il est vécu et regardé par la société ; des tensions et de l'isolement qu'il génère ", complète le docteur Dolto.
D'où la nécessité d'inventer de nouveaux lieux d'écoute et des formes étroites d'accompagnement. Le rapport tiré de cette étude vaudra " interpellation des pouvoirs publics  et de la société civile dans son ensemble ", espère la présidente d'Unicef-France, Michèle Barzach. " Nous avons tous un devoir de réassurance vis-à-vis de ces jeunes. "
Pascale Krémer
Article publié dans le journal Le Monde du 24 septembre 2014.

samedi 13 septembre 2014

Documentaire : enfants en souffrance, la honte France. Une enquête fouillée et édifiante sur la protection de l'enfance

En  2009, un rapport pour le moins accablant  de la Cour des comptes pointait  les dysfonctionnements de l'Aide sociale à l'enfance (ASE), pour laquelle, chaque année, l'Etat verse environ  8  milliards d'euros. 

Parmi ceux-ci  et non le moindre, le texte révélait l'absence de contrôle - sinon une fois tous les vingt-six ans  ! - des  associations qui gèrent les  centres d'hébergement où sont placés les enfants en difficulté  ainsi que les familles d'accueil. Or, cinq ans après ce texte qui alertait sur les "  risques de maltraitance institutionnelle  ", l'opacité semble être malheureusement  toujours de mise.
Pour preuve, l'enquête très  fouillée menée par  Alexandra Riguet  et Pauline Legrand. Pendant près de deux ans, celles-ci  ont sillonné la France pour tenter de faire parler les différents acteurs, notamment les conseillers généraux chargés  de l'ASE, mais également  pénétrer  au sein de foyers  d'accueil et d'hébergement.
Malversations financières
Or, sur les 2 600 qui existent en France, seul celui d'Hercé, à Laval (Mayenne), a accepté d'ouvrir  ses portes aux  deux réalisatrices, qui ont pu suivre  le quotidien d'une trentaine d'adolescents et de leurs éducateurs.
Une exception qui s'offre comme  une bouffée  d'air entre les différentes affaires de malversations financières, de maltraitance et  de sévices sexuels  sur lesquelles reviennent les auteures. Des affaires d'autant plus effarantes (on pense à l'agrément redonné  par l'ASE  à une  assistante après une condamnation  de deux mois pour mauvais traitements) qu'elles n'ont entraîné  aucune remise en cause du système. Jusqu'à quand  ?, s'interroge à juste titre ce film réquisitoire.
Par Christine Rousseau. 

A voir sur France 5 le Mardi 16/09/2014 à 20h50
Pauline Legrand et Alexandra Riguet (France, 2014, 52 min.)
Plus d'infos : http://www.france5.fr/emissions/le-monde-en-face/diffusions/16-09-2014_261091