mardi 24 avril 2018

Comment les réseaux sociaux accentuent l’enfermement dans ses idées

Le poids pris par Facebook, Twitter et les algorithmes de personnalisation renforcent des tendances déjà identifiées par la psychologie sociale, observent des chercheurs.


Internet et les réseaux sociaux sont-ils des machines à enfermer les internautes dans leurs propres certitudes ? Cette question, posée dès 2011 par le penseur du Web Eli Pariser dans son ouvrage The Filter Bubble : What The Internet is Hiding from you (Les bulles filtrantes : ce qu’Internet vous cache, non traduit), est aujourd’hui au cœur de la réflexion de nombreux chercheurs du Net.
Lundi 23 avril à la Cité internationale de Lyon, où se tient jusqu’au vendredi 27 la prestigieuse conférence annuelle itinérante des professionnels d’Internet, The Web Conference, la polarisation des idées et des débats sur les réseaux sociaux a fait l’objet d’une demi-journée d’étude mêlant ingénierie du Web et psychologie sociale. Baptisée « Polarization on social media », elle a été présentée par un groupe de chercheurs en informatique de Helsinski (Finlande), Kiran Garimella, Aristides Gionis, et Michael Mathioudakis, et un ingénieur au centre de recherche informatique du Qatar, Gianmarco De Francisci Morales.
A l’origine de ces interrogations, le constat désormais très répandu qu’au lieu d’amener les internautes à échanger leurs points de vue et bâtir des théories nuancées, utopie qui a porté la démocratisation d’Internet dans les années 1990, l’émergence des réseaux sociaux et des algorithmes de recommandation a au contraire amené une radicalisation des points de vue, une exacerbation des tensions en ligne, et une impossibilité chronique à se faire entendre et respecter.

Quelle est la part de responsabilité des sites et services Internet ?
Quelle est la part de responsabilité des sites et services Internet ? Illustration Quentin Hugon / Le Monde

Une vieille question de psychologie sociale

Cette impasse démocratique, remarquent les chercheurs, est loin d’être une invention du Net. La question de la formation des opinions dans un contexte social a donné naissance dès les années 1950 au concept de dissonance cognitive, du psychologue Leon Festinger, qui décrit l’état de désarroi et les stratégies d’évitement face à des opinions contraires aux siennes.
Par ailleurs, la recherche n’a pas attendu l’âge d’or de la collecte de données sur Internet pour tenter des approches quantitatives. Dans un article de 1974, « Reaching a Consensus », le statisticien américain Morris DeGroot observe déjà que les individus tendent à se conformer progressivement aux opinions émises par leurs semblables (de sexe, de couleur de peau, de religion…), même s’ils n’ont aucune connaissance de leur véracité. Ce phénomène est connu sous le nom d’homophilie, l’attirance de la similarité. « Un modèle basique, qui ne rend pas encore compte des logiques de polarisation », nuance Gianmarco De Francisci Morales.
En 2000, dans Mixing Beliefs among Interacting Agents, les chercheurs Deffuant, Neau, Amblard et Weisbuch arrivent à une conclusion plus fine : un individu moyen n’adapte ses jugements que si les opinions auxquelles il est confronté n’en sont pas trop éloignées. « C’est l’idée que si quelque chose est trop éloigné de ce à quoi je crois, je ne vais même pas lui accorder mon attention », résume Gianmarco De Francisci Morales.


mardi 23 septembre 2014

L'Unicef s'alarme du mal-être des adolescents français

43 % des jeunes de 15 ans et plus seraient en situation de " souffrance psychologique ", selon une étude menée auprès de 7 000 adolescents. Un malaise accentué par la crise économique

Les adolescents connaissent, en France, un mal-être dont l'ampleur frappe l'Unicef. Pour la deuxième année consécutive, le Fonds des Nations unies pour l'enfance a mené partout en France, au printemps, une vaste étude auprès des 6-18 ans, qui fait l'objet d'un rapport remis au gouvernement, mardi 23 septembre. Parmi les personnes interrogées, quelque 7 000 adolescents (12-18 ans) ont évoqué leur quotidien, mais aussi leurs peines, leurs idées suicidaires et conduites addictives, " d'une ampleur inquiétante ", selon l'Unicef. 43 % des jeunes de 15 ans et plus seraient ainsi en " situation de souffrance psychologique ".
Le mal-être adolescent, miroir d'une société en crise, lit-on en filigrane dans ce rapport intitulé " Adolescents en France  : le grand malaise ". Car la situation matérielle des familles n'est pas sans rapport avec ce mal-être adolescent. 17 % des enfants et adolescents consultés se trouvent en " situation de privation matérielle ". Ils ont répondu négativement à quatre des dix-sept critères qui servent à l'Unicef pour évaluer la précarité à l'échelle européenne ("  Je mange trois repas par jour ", " J'ai au moins un jeu ou jouet adapté à mon âge ", " Un endroit pour faire mes devoirs au calme "…).
Cette précarité va de pair avec d'importantes difficultés d'intégration dans toutes les sphères de la vie sociale, note l'Unicef, en un " cumul des inégalités " qui a " une forte probabilité d'être vécu comme une souffrance ". En famille, une proportion non négligeable d'interrogés disent ne pas se sentir valorisés par leur père (23 % des 15 ans et plus), ou leur mère (11 % des 15 ans et plus). Vivre, même, des relations tendues avec leurs parents (autour de 40 %). Dans les familles les moins nanties, la moitié des jeunes a fait état de tensions.
Mêmes difficultés accrues à l'école, qui " ne joue pas son rôle de reconnaissance et de protection pour un grand nombre d'enfants ", regrette l'Unicef. Près de la moitié des sondés (45 %) se sentent angoissés à l'idée de ne pas réussir. Chiffre qui atteint 60 % chez les jeunes en situation de privation.
Malgré les sommes " considérables " investies dans l'éducation et la prise en charge des enfants, analyse, dans l'étude, la pédiatre et psychothérapeute Catherine Dolto, " un trop grand nombre d'entre eux se sentent à la dérive dans le tournant de l'adolescence ". Derrière ces vies " très privilégiées au regard de la majorité des enfants du monde ", se cachent l'alcoolisme, la drogue, le harcèlement, " une immense solitude, un désarroi qui étouffent insidieusement le désir de vivre ".
81 % des participants ont avoué qu'il leur arrivait d'être tristes ou " cafardeux ", 52 % de n'avoir plus goût à rien. L'alcool est de consommation habituelle, jusqu'à l'ivresse, pour 41 % des plus de 15 ans. La drogue, pour 32 %. Une fois encore, ce sont les adolescents les plus démunis qui sont le plus sujets aux conduites addictives. Le plus tentés, aussi, par le suicide, question par ailleurs " fortement présente " à l'esprit des adolescents sollicités. Quelque 32 % reconnaissent qu'il leur est arrivé d'y penser ; 12 % qu'ils ont tenté de mettre fin à leurs jours.
" Le harcèlement sur les réseaux sociaux joue un rôle crucial dans le passage à l'acte, multipliant les risques par trois, s'alarme Serge Paugam, sociologue et directeur de recherches au CNRS, qui a encadré l'étude. Ces réseaux développent les liens sociaux des ados qui y sont présents à près de 90 %. Mais le manque de “popularité”, la critique, le harcèlement les entraînent dans une angoisse relationnelle qui explique les tentatives de suicide ".
Autre intérêt de l'étude, pour le sociologue  : l'impact confirmé des séparations parentales dans le mal-être adolescent. " Ce n'est pas du modèle familial lui-même que naît la souffrance, mais de la manière dont il est vécu et regardé par la société ; des tensions et de l'isolement qu'il génère ", complète le docteur Dolto.
D'où la nécessité d'inventer de nouveaux lieux d'écoute et des formes étroites d'accompagnement. Le rapport tiré de cette étude vaudra " interpellation des pouvoirs publics  et de la société civile dans son ensemble ", espère la présidente d'Unicef-France, Michèle Barzach. " Nous avons tous un devoir de réassurance vis-à-vis de ces jeunes. "
Pascale Krémer
Article publié dans le journal Le Monde du 24 septembre 2014.

lundi 22 septembre 2014

A Nancy, l'agression d'une jeune fille se transforme en lynchage en ligne

Quatre jeunes filles ont été placées en garde à vue, ce week-end à Nancy, dans une affaire d’agression filmée et diffusée sur Internet.

Le 10 septembre, une adolescente, accompagnée de trois autres, invective puis frappe une jeune fille atteinte, selon L’Est républicain, d’un léger handicap mental. L’agression est filmée, puis mise en ligne vendredi 19 septembre.
L’auteure présumée de l’agression, mineure, a été mise en examen dimanche,pour violences aggravées en réunion et sur personne vulnérable. Elle a été remise en liberté sous contrôle éducatif et a été présentée à un juge des enfants. Ses complices présumées ont également été libérées, dès samedi.
La vidéo originale, vue plusieurs milliers de fois, a été rapidement retirée. Mais d’autres exemplaires du film sont encore en ligne, circulant sur les forums et les réseaux sociaux, et certains comptent jusqu’à 180 000 visionnages.
Lire la suite sur Le Monde.fr

dimanche 21 septembre 2014

Manip sur le Net

Les chasseurs de clics vont devoir ranger filets et tromblons. Après la diffusion de l'" Envoyé spécial " de  ce jeudi soir, les vieux outils de mesure d'audience sur Internet risquent fort de devoir rejoindre les rateliers. Au placard le nombre  de pages vues, de  visiteurs uniques au kilo et  d'amis et/ou followers. 

C'était pratique peut-être, mais le problème c'est que cela ne veut rien dire. Ces données peuvent en effet être manipulées très facilement  et à moindre coût, comme le prouve l'enquête signée Céline Chassé.
On le savait, on le disait parfois, mais maintenant  la démonstration est faite. Pour les besoins de la cause, un faux groupe de musique est ainsi constitué. Le clip vidéo est posté sur YouTube. Une page Facebook et un compte Twitter sont également créés pour l'occasion, à la gloire des "  Like Us  ". Dans un premier temps, rien ne se passe. Au bout d'une semaine, le clip a été vu à 18 reprises, le groupe compte 3 amis sur Facebook et 10 abonnés à ses tweets... Logique.
Le marché du clicLa réalisatrice s'adresse alors à un site Web, qui promet de "  booster  " sa popularité en ligne. Ces sites sont nombreux et ont pignon sur le Net. En période de promotion, on peut y acheter par exemple 2  000 "  twittos  "  pour moins de 16  euros. Le faux groupe de musique commande 500  000 "  vues  " sur YouTube pour la somme de 500  euros, commentaires inclus. Au bout de 72  heures, le compteur affiche déjà 220  000. Et, après une semaine, l'objectif est atteint.
Le marché du clic s'appuie sur des sous-traitants souvent localisés en Asie. La  concurrence y est rude, mais, en dépit d'une surveillance accrue des grandes plates-formes, il se porte bien. Pour mesurer sa popularité, il va falloir trouver autre chose.
Olivier Zilbertin
Article publié dans le journal Le Monde du 21 septembre 2014.

A voir sur France 2 Magazine 20.50 le Mardi 23/09/2014

lundi 15 septembre 2014

Ma vie en boîte : chronique parler, même de rien

Salut, ça va ? – Ça va. " On s'interroge sur la raison d'un tel échange. Humoristes et philosophes s'affrontent sur le sujet. Pierre Dac ironisait : " Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l'ouvrir. " Les linguistes voient au contraire dans ces expressions dites " phatiques " – utilisées pour meubler une conversation – un moyen essentiel pour établir un lien entre deux individus.

Contrairement à ce qu'on aurait pu imaginer, e-mails et SMS, loin de purger leur contenu de ces locutions ineptes, en ont démultiplié l'usage. Elles forment le substrat de la très grande majorité des tweets et discussions portés par les réseaux sociaux grand public comme Facebook, constate Dominique Turcq, consultant, fondateur de l'Institut Boostzone, dans son blog sur le management augmenté.
" Slow management "
Faut-il, au nom de l'efficacité, les bannir des réseaux sociaux d'entreprise et des e-mails professionnels ? Surtout pas !, estime ce spécialiste. " Les conversations phatiques sont stratégiques. Une information transmise avec un contenu phatique – trait d'humour, émoticône – sera mieux reçue et mieux utilisée. Permettre et encourager une bonne utilisation des éléments phatiques va devenir un savoir-faire reconnu et indispensable à tout manageur ", insiste-t-il.
Il ajoute ainsi sa pierre à la méthode managériale du slow management, élaborée en réaction aux procédés d'organisateurs ne laissant rien au hasard. Cette pratique incite à dégager autant de temps que possible pour discuter avec ses collaborateurs, quitte à provoquer les rencontres en se baladant, en pratiquant le " management by walking around ". Ce qui rend plus performant, dit Loïck Roche, directeur général de Grenoble Ecole de management, dans le Dictionnaire des risques psychosociaux (Seuil, 888 p., 49 €). Même si les " Ça va ? ", " Sale temps ! " et autres expressions météorologiques constituent une proportion non négligeable des paroles échangées par le fait d'un hasard savamment provoqué.
Les adeptes ne vont plus avoir à chercher de prétexte pour se livrer au plaisir de cette déambulation épisodique. A l'heure des bureaux virtuels, il est peut-être rassurant de savoir que, en tweetant, ils pourront continuer de se balader, et que gazouiller leur sera même recommandé !

Par Annie Kahn, kahn@lemonde.fr, publié dans le journal Le Monde du 16 septembre 2014.



mardi 2 septembre 2014

La fin du papier ? Pas celle de l'information !

 les résultats d’une enquête menée par la Direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC) sont alarmants pour la presse écrite (-5,3 % de recettes en 2013, sixième année de baisse consécutive) et peu enthousiastes en ce qui concerne la presse internet (qui n’a représentée que 5,2 % du chiffre d’affaires des 300 plus grands acteurs de la presse en France cette même année), Arte diffuse ce soir le documentaire « Presse : vers un monde sans papier », qui passe en revue les mutations possibles de la presse dans un avenir proche. Surprise, elles sont nombreuses. 
  
Oui, la presse papier est mal en point. Mais l’information, elle, n’a jamais été autant au centre de nos existences. Il y a donc toujours de la place pour des « professionnels de l’information », un terme qui englobe à fois les journalistes, les présentateurs de journaux télévisés et les éditorialistes, mais aussi des professions plus récentes comme le community management, le data-journalisme et le développement d’applications dédiées à la transmission et à la « curation » (comprendre : la sélection) d’informations. 
  
Le reportage nous entraîne de Paris à New York en passant par l'Allemagne et l’Inde, un des rares pays où la vente de journaux papiers progresse encore. A travers ces visites de rédactions diverses, un modèle commun semble émerger, celui de la « marque ». C'est à dire que la marque, The New-York Times ou Le Monde importe plus que le support via lequel elle est consultée. En fait, la complémentarité des supports (print, internet, smartphone) permet d’aborder l’information avec des temporalités différentes. Ne pas s’accrocher à un support en particulier est une nécessité pour toute entreprise de presse qui souhaite survivre dans un monde où l'on développe des applications pour téléphones portables aujourd’hui et où il faudra aussi, demain, en créer pour diffuser son contenu sur lunettes, miroirs, etc. 
  
Les pistes les plus folles sont envisagées : et si un jeu vidéo était le meilleur moyen d’informer sur le conflit israélo-palestinien ? Et si le journaliste de demain était un cyborg, un homme augmenté qui aurait pris le meilleur des deux mondes, celui des humains et celui des machines, pour extraire du flux ininterrompu les informations qui méritent d’être partagées par le plus grand nombre ? Et si les robots étaient les futurs meilleurs amis des journalistes, les soulageant des tâches les plus mécaniques pour leur permettre de se concentrer à plein temps sur l’investigation, la narration et les traits d’esprit ? 
  
Le constat est certes parfois un peu technobéat, mais au moins est-il optimiste et offre-t-il des pistes de réflexion et d'action. Nous sommes tous embarqués dans une révolution dont il est encore bien difficile d’imaginer tous les impacts sur nos vies. La crise force à chercher des solutions créatives et les titres de presse qui osent sortir des sentiers battus, ou plutôt des chemins de fer, semblent s’en tirer honorablement, à défaut de renouer avec un âge d’or qui semble, lui, bel et bien révolu. Alors que le New York Times n’a pas peur de flirter avec la science-fiction, l’Inde voit des titres de presse naître grâce aux réseaux sociaux. Comme quoi la technologie n'est pas toujours un macabre fossoyeur… 

« Presse : vers un monde sans papier », mardi 26 août à 22h05 sur Arte
Mardi 26 Août 2014 à 18:40 Marianne