mardi 1 décembre 2020

Black Friday : comment la surconsommation et le "consommer mieux" cohabitent dans notre société

Le confinement a fait naître de nouveaux modes de consommation, rapidement oubliés. Est-ce que les réflexions autour du "consommer mieux" serait réservées aux classes les plus aisées ? Comment expliquer l'engouement pour les promotions et la surconsommation ? Les réponses de la sociologue Sophie Dubuisson-Quellier.

De nombreuses personnes se sont mises à consommer de manière dite plus responsable durant le premier confinement. A-t-on pu constater un réel changement ?

Sophie Dubuisson-Quellier Les Français ont changé leur manière de consommer dès le début du premier confinement. On a vu énormément se développer les courses chez les producteurs maraîchers, du fait que, dans la plupart des villes, les marchés ont été contraints de fermer. Les distributeurs ont dû adapter leurs ventes pour retrouver leur clientèle. Ce qui a suscité beaucoup de nouvelles demandes. Mais cela ne se vérifie pas sur le long terme. À partir du moment où les Français ont retrouvé leurs offres habituelles, ils sont retournés vers leurs anciennes habitudes.

Qu’en est-il des discours sur le sujet ? Eux semblent avoir évolué.

Sophie Dubuisson-Quellier Les discours publics sur le consommer moins et mieux a pris une plus grande ampleur dans l’espace public. Ce qui a été frappant, c’est que le message est désormais porté par des mouvements, des militants. Ce qui peut, peut-être, changer la donne. Les fabricants et distributeurs ont également pris part aux débats, en s’interrogeant sur la manière de faire évoluer la consommation. Et c’est ce que la société attend d’eux aujourd’hui.

Qu’en est-il de l’idée que le consommer mieux serait réservé aux classes les plus aisées ?

Sophie Dubuisson-Quellier C’est une idée qui tend à disparaître. Aujourd’hui, tout le monde s’interroge sur son mode de consommation. Mais il est vrai que cette réflexion reste plutôt réservée à des personnes ayant une certaine aisance financière. Ceux-ci peuvent faire un certain nombre de choix, comme celui de mettre plus d’argent dans l’alimentation pour un meilleur respect de l’environnement. Même si les prix des produits bio et locaux ont eu tendance à diminuer ces dernières années, des personnes qui disposent de ressources financières moindres ont moins le choix.

(...)

Source : L'Humanité.fr, 03/12/2020.
Article intégral en ligne : https://www.humanite.fr

jeudi 10 décembre 2015

Médicaments en vente libre : des prix peu transparents

Des pastilles pour la gorge, des gouttes pour les yeux, des sirops pour la toux… Depuis 2008, les médicaments sans ordonnance ont envahi les devantures des pharmacies. Autrefois stockés derrière le comptoir du pharmacien, ceux-ci voyaient leur prix assez peu contrôlé. Désormais, le patient peut comparer les étiquettes et faire jouer la concurrence.

Le jeu peut en valoir la chandelle : selon une enquête publiée mardi 8 décembre par l’association Familles rurales, il existe une grande disparité de prix entre les officines, du simple au triple pour les douze médicaments étudiés. Mais comment savoir qui est le moins cher ? Faute d’un outil collectant les prix en temps réel, la réponse est loin d’être évidente, d’autant que les groupes pharmaceutiques ont intérêt à cultiver l’opacité.

 

Une pharmacienne remplit ses tiroirs à Paris le 22 septembre 2015.
Une pharmacienne remplit ses tiroirs à Paris le 22 septembre 2015.  
FLORIAN DAVID / AFP

Contrairement au prix des médicaments délivrés sur ordonnance et remboursables, qui est fixe, celui des médicaments non remboursables est libre. En achetant des quantités importantes ou en accordant une exclusivité à une marque, les pharmaciens obtiennent des remises. 

Boîte de Strepsils

 

Prenons l’exemple d’une boîte de Strepsils au citron, vendue en moyenne 5,67 euros selon l’étude de Familles rurales. Le fabricant, Reckitt Benckiser, le propose aux officines au prix catalogue de 5 euros. S’ils n’ont pas d’accord préférentiel et ne passent pas par une centrale d’achat, les pharmaciens l’acquièrent à ce prix-là. Mais l’industriel peut aussi accorder jusqu’à 50 % de remise. Une partie de la différence se retrouve dans la marge du pharmacien, le reste est répercuté sur le prix de vente afin d’attirer le client.
« Les industriels n’ont évidemment aucun intérêt à divulguer les rabais qu’ils accordent aux uns et aux autres. On est dans une telle nébuleuse que personne ne connaît plus le prix plancher », s’énerve Eric Myon, de l’Union nationale des pharmacies de France. « Dans certaines pharmacies, le prix de vente est même inférieur au prix catalogue. Où est la logique ? » s’interroge Gilles Bonnefond, de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine.
S’il a la possibilité théorique de comparer les prix, le patient est le plus souvent tributaire d’une seule pharmacie. Dans ce cas, mieux vaut prendre le temps de regarder les différentes options. « Quand quelqu’un me demande une boîte de Nurofen à 3,20 euros, je lui suggère plutôt la version générique de l’Ibuprofène, à 1,90 euro », souffle un pharmacien.
Un conseil gagnant-gagnant, alors que le prix « catalogue » des marques a flambé entre 2009 et 2015, selon une étude confidentielle réalisée par la société IMS Health, que Le Monde a pu consulter : + 34 % la boîte de 36 comprimés de Lysopaïne (Boehringer), + 26 % la boîte de 24 pastilles Strepsils, + 23 % la boîte 12 comprimés de Nurofenflash (Reckitt) ou encore + 21 % la boîte de 24 pastilles Drill (Pierre Fabre).

Une molécule, deux versions

 

Afin de mieux maîtriser leur stratégie commerciale, certains laboratoires ont aussi créé deux marques distinctes pour une même molécule, avec une version « sur ordonnance » et une version « sans ordonnance ». Dans le premier cas, elle est remboursable et le prix est fixé par la loi, dans le second cas, le prix peut être plus élevé et l’industriel a le droit d’en faire la publicité auprès des consommateurs. Exemple : le Dacryoserum, une solution ophtalmique bien connue. Sous sa forme remboursable, la dose revient à 15 centimes, contre 17 centimes pour la version non remboursable, commercialisée par le même laboratoire, l’américain Johnson & Johnson, sous le nom de Dacryum.
Changer le statut d’une molécule en demandant son déremboursement est une dernière option. C’est ce qu’a fait Sanofi en 1999 avec son célèbre Maalox, indiqué pour traiter les brûlures d’estomac. Selon l’étude de Familles rurales, il est vendu en moyenne 5,08 euros, alors que sa version générique et remboursable, commercialisée par Ranbaxy (le Xolaam) est vendue 2,68 euros. L’écart est encore plus frappant quand on regarde le prix auquel ces deux médicaments sont cédés aux pharmaciens : 4,41 euros pour le premier, 1,68 pour le second. « Dans les deux cas, je gagne environ 1 euro, souligne Denis Trouillé, qui tient une pharmacie à Camphin-en-Carembault (Nord). De son côté, le fabricant gagne trois fois plus d’argent avec sa molécule repackagée. »
Chloé Hecketsweiler, Le Monde, 09/12/2015.

mercredi 10 septembre 2014

Contre le chômage, les étudiants incités à entreprendre


Un nouveau statut offre des cursus aménagés et un accompagnement pour créer son activité


Une poignée d'heures, à peine, qu'ils sont entrés à l'université de Poitiers. Fraîchement bacheliers et désormais étudiants de première année de droit, ils prennent note, avec le sérieux des bonnes résolutions estivales, des différents services que leur offre la fac. Quand, soudain, une question leur fait redresser la tête : " Certains d'entre vous ont-ils un profil entrepreneur ? Un projet, quel qu'il soit, de création d'entreprise ou d'association ? "
Ceux-là, leur explique-t-on, seront les bienvenus au Pépite, le tout nouveau Pôle étudiant pour l'innovation, le transfert et l'entrepreneuriat. Et pourront bénéficier d'un statut adapté " qui permet de réaliser projets et études en même temps ". Suit un petit film, sur une musique enlevée et un ton incitatif. Il est question de " maximiser ses chances de succès ", de " coworking ", de financements, de partenariats…
Tout en bas de l'amphithéâtre, deux jeunes filles à la mise soignée chuchotent, interloquées. " C'est trop tôt, tout ça, c'est pas pour nous. Faut avoir un parcours professionnel, un bagage… " Ce sont justement ces idées reçues que tente de combattre l'université, qui entend" diffuser l'esprit d'entreprendre ", dès la rentrée, auprès de tous ses étudiants de licence. Leurs camarades de master 1 et 2 auront, eux, droit à encore mieux durant l'année : des conférences-témoignages animées par de jeunes entrepreneurs.
Nouveautés de la rentrée universitaire 2014, le statut d'étudiant-entrepreneur et le fonctionnement à plein régime des Pépites, à Poitiers comme dans vingt-huit autres grands sites d'enseignement supérieur, témoignent de la volonté gouvernementale de faire de la création – ou de la reprise – d'entreprise par les jeunes un axe de lutte contre ce chômage qui les touche durement. Une idée d'application pour smartphone a émergé d'une conversation de fin de soirée entre copains ? Tout étudiant de l'université de Poitiers ou des écoles d'ingénieur et de commerce qui l'environnent, et même un jeune diplômé (jusqu'à 27 ans), peut frapper à la porte du Pépite, né ce printemps et désormais opérationnel.
Il trouvera des interlocuteurs compétents pour en discuter. Pour le rassurer, d'abord, ce dont les étudiants français ont tout particulièrement besoin. Oui, on peut créer son activité et échouer, ce n'est pas grave ni noté, c'est même plutôt constructif. Et non, pas besoin pour se lancer de dix années d'expérience professionnelle. Des tuteurs, enseignants et entrepreneurs, seront là pour le guider. L'expérience qui fait défaut se forgera vite en concevant le projet.
" On propose d'abord à l'étudiant un entretien pour déterminer ses besoins immédiats,détaille la responsable du Pépite, Sandra Choisy. On le familiarise avec les différentes étapes du parcours de création. Ensuite, on le met en réseau, et on l'oriente vers un incubateur puis vers les chambres de commerce ou de métiers, les banquiers… Il sera en confiance et il sera bien reçu, puisqu'il n'arrivera pas en disant “J'ai une idée”, mais en parlant viabilité et rentabilité… "
Le nouveau statut dérogatoire d'étudiant-entrepreneur est censé faciliter ce passage de l'idée au projet. Les jeunes gens retenus par un comité de sélection, et qui signeront une charte d'engagement, bénéficieront, comme les sportifs de haut niveau, d'un aménagement de leur cursus : choix des horaires de travaux dirigés, exemptions de cours, contrôle final et non continu, année de césure, période de " stage " consacrée au projet. Sans compter l'accès à un espace de travail commun, avec ordinateurs, photocopieuse et petits bureaux pour téléphoner et recevoir.
Bref, tout ce qui a manqué à Guy Le Charpentier et Nicolas Roumagne, à peine trentenaires et cofondateurs de l'entreprise ReSanté-Vous, en 2011, alors qu'ils étaient encore en master " Ingénierie de la rééducation et du handicap " à l'université de Poitiers. Ils emploient désormais quinze personnes en CDI et dégagent 700 000 euros de chiffre d'affaires en proposant aux établissements pour personnes âgées dépendantes leur équipe thérapeutique pluridisciplinaire, ainsi qu'une formation au vieillissement grâce à une combinaison qui le simule.
" A l'époque de la création, ça ne faisait pas vraiment sérieux de recevoir les médecins dans notre colocation ! Si on avait eu ce statut, on aurait gagné du temps. On en serait peut-être au double de salariés aujourd'hui. " Bien que soutenus par l'ancêtre du Pépite poitevine, créée dès 2000, les deux jeunes gens se sont sentis " un peu extraterrestres ". " On voyait bien les sourires en coin. Tout le monde s'attendait à ce qu'on se plante. Et nous, on se répartissait les cours et on fonçait prospecter les clients à l'autre bout du département entre midi et deux. " Ereintant.
L'équipe pédagogique ne s'est pas montrée très regardante sur leur présence en TD, ni sur le fait qu'ils créent une association pour effectuer en son sein leur stage de six mois et se consacrer pleinement à leur projet d'entreprise, chacun devenant le tuteur de stage de l'autre – et lui décernant une appréciation flatteuse !
" Ce statut d'étudiant-entrepreneur va nous permettre d'en finir avec le bricolage administratif ", apprécie Mme Choisy. Il rassurera les parents, souvent rétifs : leur enfant ne lâche pas ses études pour entreprendre, et il sera accompagné. Les projets de création d'activité sont désormais reconnus, valorisés, légitimés. Ils peuvent même rapporter des " crédits " pris en compte dans le parcours d'étude, ou mener à un diplôme d'établissement de créateur d'entreprise – qui offrira aussi aux jeunes déjà diplômés une couverture sociale étudiante.
Combien, parmi 48 000 étudiants (de Poitiers, Limoges, La Rochelle) qui peuvent s'adresser au Pépite de Poitiers, postuleront à ce statut plutôt attractif ? Dix ? Cinquante ? L'équipe chargée de les accueillir n'en a aucune idée. Mais elle se réjouit déjà de n'avoir aucun mal à recruter des enseignants pour jouer les tuteurs. La constante mise en avant des créations d'activité possibles dans le secteur de l'économie sociale et solidaire a sans doute compté pour beaucoup…
" L'entreprise n'est plus le diable. Il y a une évolution chez les professeurs. Si certains ne sont toujours pas convaincus, ils ne monteront pas au créneau ", témoigne Philippe Lagrange, le doyen de la faculté de droit et sciences sociales, pour qui acquérir une culture entrepreneuriale à l'université est une " très belle idée ". Jusqu'à présent, les étudiants ne dévoilaient souvent leur double vie de créateurs d'entreprise qu'une fois diplômés, ne voyant même pas l'intérêt d'en parler à leur professeur. C'est aussi cela que le nouveau statut devrait changer.
Pascale Krémer
Article tiré du Journal Le Monde du jeudi 11 septembre .

mardi 9 septembre 2014

DIMANCHE : Duel gauche-gauche sur le travail dominical à Paris

Le compte à rebours est lancé. Mardi 9 septembre, Laurent Fabius devait être entendu par la Mission d'information et d'évaluation (MIE) mise en place par Anne Hidalgo mi-juin sur " le travail dominical et nocturne à Paris ".

Deux des quinze membres de cette mission représentative du Conseil de Paris traverseront la Seine pour s'asseoir dans le bureau du ministre, quai d'Orsay, à 16 h 30. " Un petit comité, c'est plus discret ", observe un élu parisien. Seuls Bernard Gaudillère, président de la mission, élu PS, homme de confiance d'Anne Hidalgo, et Jean-Baptiste de Froment, élu UMP du 9e arrondissement, son rapporteur, recueilleront l'avis du numéro deux du gouvernement de Manuel Valls.
Son opinion ? La maire de Paris la connaît. Le 22 avril, quinze jours après les élections municipales, celui qui vient de récupérer le portefeuille du tourisme lors du remaniement qui a suivi le scrutin lâche une bombe. Il se déclare favorable à une ouverture accrue des magasins le dimanche dans la capitale. Objectif : relancer le tourisme à Paris. Ses déclarations sur RTL tétanisent la majorité. Une première pierre dans le jardin d'Anne Hidalgo.
La machine à convaincre de M. Fabius est lancée. Elle ne s'arrêtera plus. Un mois plus tard, le ministre envoie au front sa secrétaire d'Etat chargée du tourisme. " Cela ne sert à rien d'ouvrir tout Paris, (…) il y a des zones où les touristes souhaiteraient pouvoir faire leurs courses de manière plus libre ", déclare Fleur Pellerin le 19 mai sur BFM Business. Puis M. Fabius " se fait de plus en plus pressant ", selon un élu parisien.
Mme Hidalgo " cherche, elle, à gagner du temps ", note une élue. Le 17 juin, à sa demande, le Conseil de Paris adopte la création de la MIE. " Perte de temps inutile ", raille un maire d'arrondissement. Elle doit " procéder à la plus large consultation possible " et rédiger un rapport à examiner au " plus tard le 16 décembre ".
Le calendrier de la Ville de Paris se télescope avec celui de Matignon. Le gouvernement a promis de se pencher sur l'imbroglio de la législation sur le travail dominical, à partir des conclusions du rapport Bailly remis par l'ancien patron de La Poste en décembre 2013. De nouvelles dispositions devraient être adoptées dans la future loi sur la croissance et le pouvoir d'achat. " Mais uniquement dans les zones touristiques. Et cette question sera réglée par un débat parlementaire et non par ordonnance ", a précisé le 4 septembre Jean-Marie Le Guen, ministre des relations avec le Parlement. 
Source : Juliette Garnier, article tiré du journal LE MONDE du 10/09/2014.