Les parlementaires du Royaume-Uni se
sont prononcés, mardi 3 février, en faveur du projet d’assistance
médicale à la procréation destinée à prévenir la transmission de
maladies génétiques d’origine maternelle. Familièrement baptisée
fécondation in vitro « à trois parents », elle consiste à
remplacer dans l’œuf les petites structures appelées mitochondries,
présentes dans toutes les cellules à qui elles fournissent l’énergie
dont elles ont besoin. Certaines maladies sont en effet liées à des
mutations affectant l’ADN des mitochondries. L’ensemble des
mitochondries de l’embryon sont d’origine maternelle.
Que sont les maladies mitochondriales ?
Constituant
des centrales à énergie permettant la synthèse des protéines et
d’autres molécules, les mitochondries sont des structures présentes dans
les cellules, à l’extérieur de leur noyau, dans le cytoplasme. Elles
possèdent leur propre ADN, toujours hérité de la mère. Les mutations de
cet ADN mitochondrial (ADNmt) sont responsables d’un ensemble de plus de
700 maladies métaboliques non curables à ce jour et pour certaines
potentiellement mortelles dans l’enfance. Elles peuvent se manifester
sur le plan neurologique, neuromusculaire, des atteintes ophtalmiques
(neuropathie optique de Leiber), des anémies, de la surdité…
Selon
l’Autorité britannique sur la fécondation humaine et l’embryologie
(HFEA), environ une naissance sur 5 000, et vraisemblablement une
proportion plus importante de fœtus, présente une mutation de l’ADNmt.
Toujours selon la HFEA, il est possible d’avoir un recours à un
diagnostic pré-implantatoire, sélectionnant les embryons n’ayant que
très peu de mutations de l’ADNmt, mais cela suppose d’avoir
préalablement identifié la mutation en cause.
En quoi consiste la technique de remplacement des mitochondries ?
Si
le problème est lié aux mitochondries, se sont dit des chercheurs
britanniques de l’université de Newcastle, remplaçons-les, plutôt que de
faire appel à un classique don d’ovocyte de la part d’une donneuse.
L’idée était de conserver le patrimoine génétique maternel, porté par
les chromosomes qui se trouvent dans le noyau cellulaire. Pour cela, les
chercheurs ont eu recours à la technique du transfert nucléaire.
Le
procédé consiste à partir d’un ovocyte de la mère, contenant donc des
mitochondries porteuses de la mutation incriminée. L’ovocyte est fécondé
par un spermatozoïde paternel, puis, le noyau de l’œuf obtenu est
prélevé. Un ovocyte provenant d’une donneuse, indemne de la maladie, a
lui aussi été fécondé avant d’être débarrassé de son noyau. Le noyau
comprenant la part de patrimoine génétique d’origine maternelle est
alors transféré dans l’œuf provenant de la donneuse.
L’œuf qui en
résulte comporte donc un noyau recelant les patrimoines génétiques de la
mère et du père, et un cytoplasme dont les mitochondries contiennent
l’ADN de la donneuse exempt de mutations. Donc, trois ADN, celui de la
donneuse étant ultra-minoritaire.
Une autre technique existe, où
le transfert est effectué à partir d’ovocytes, l’un maternel, l’autre de
la donneuse, l’ovocyte résultant étant ensuite fécondé par un
spermatozoïde paternel.
Aux Etats-Unis, une demande d’autorisation
d’un essai clinique utilisant cette technique a été soumis en février à
la Food and Drug Administration. La FDA n’a pas encore rendu sa
décision.
Une technique sûre ?
Dans
un communiqué du 22 juillet 2014, annonçant le projet de loi
gouvernemental autorisant le recours à la technique de remplacement de
mitochondries, la HFEA précise que son panel d’expert, présidé par le Dr
Andy Greenfield, avait clairement indiqué dans son rapport de juin 2014
qu’il « n’avait pas trouvé de preuve suggérant que le remplacement
mitochondrial ne soit pas sûr et que de bons progrès avaient été
accomplis au plan scientifique. » Etudiant les données animales et
humaines sur plusieurs années, le panel avait pris en compte les aspects
de sécurité liés au transfert lui-même, les réactifs utilisés pour
cette technique ainsi que les interactions entre le noyau et les
mitochondries.
A cette occasion, le Dr Greenfield a déclaré : « Passer
de la recherche à la pratique clinique implique toujours un certain
degré d’incertitude. Si le parlement change effectivement la loi, la
procédure régulatoire requise par la HFEA avant que le traitement soit
proposé garantira, autant qu’il est possible de le faire, que le
remplacement des mitochondries marche et est suffisamment sûr pour être
proposé aux personnes atteintes de maladies mitochondriales sévères. »
Quelles sont les questions éthiques soulevées ?
Bien
que le parlement britannique ait adopté la modification de la loi de
2008 sur l’assistance médicale à la procréation pour autoriser le
remplacement des mitochondries, la technique n’en sera pas pour autant
immédiatement proposée. Comme toute technique à la pointe de la science,
elle doit être encadrée par des dispositions réglementaires que la HFEA
doit élaborer. Cette instance de régulation doit concevoir et mettre en
œuvre une procédure, définissant notamment un cahier des charges pour
les établissements qui seraient autorisés à la pratiquer.
Des
questions éthiques sont également soulevées à propos de cette nouvelle
technique. Tout d’abord, le fait qu’elle entraîne une modification de ce
que l’on appelle la lignée germinale, autrement dit les cellules
participant à la fécondation (par opposition à la lignée somatique qui
donne les autres cellules de l’organisme). Dès lors,
cela signifie que l’ADNmt provenant de la donneuse va également être
transmis à la descendance en plus de celui des deux parents.
De ce
point de vue, il peut exister une différence entre les deux techniques.
Dans celle où le transfert a lieu après la fécondation, l’identité
génétique du futur embryon aura donc été établie par les chromosomes
paternels et maternels, avant le traitement. Dans celle où le transfert
est effectué sur des ovocytes avant fécondation, l’ADN mitochondrial de
la donneuse préexiste et l’individu créé sera différent de ce qu’il
aurait été avec les seuls deux parents.
Le bénéfice – la non
transmission de la mutation – est évident, mais cela peut susciter des
interrogations. En particulier le caractère anonyme ou non du don de
mitochondries (le don de gamète n’étant pas anonyme). Lors du congrès
mondial de bioéthique, le 25 juin 2014 à Mexico, le Dr John Appelby, du
centre d’éthique et de législation médicale du King’s College (Londres),
a évoqué le fait que le don de mitochondries n’est pas susceptible
d’influer significativement sur l’identité et les traits physiques des
descendants, qui seraient donc peu enclins à s’enquérir de l’identité de
la donneuse de mitochondries. Mais d’un autre côté, pourquoi refuser
l’accès à une telle information, s’est-il interrogé.
Des
accusations d’eugénisme ont également été avancées comme dans d’autres
techniques visant à éviter la naissance d’enfants porteurs de maladies
graves. Mais, dans le cas du remplacement de mitochondries par transfert
du noyau, il n’y a pas de sélection des embryons, avec élimination de
ceux porteurs de la mutation de l’ADNmt.
Paul Benkimoun, Le Monde, 03/02/2015.