Pour la
sociologue Jocelyne Streiff-Fenart, cette bipartition arbitraire permet
surtout de délimiter une frontière morale entre les « bons » et les
« mauvais » migrants.
Actuellement,
une distinction juridique sépare le migrant économique du réfugié
politique en Europe. En quoi, selon vous, cette distinction est-elle
problématique dans la gestion des migrants ?
Cette distinction apparaît comme évidente, mais en réalité elle ne va
pas de soi. Elle résulte d'une opération de catégorisation des
migrants, parmi d'autres possibles, selon une logique administrative :
en effet, elle permet de distinguer des ayants droit (accédant au statut
de réfugié) d'autres personnes qui ne peuvent pas prétendre à de tels
droits. Cette bipartition, pourtant, est difficile à appliquer dans de
nombreux cas concrets. C'est pour cela que la Commission européenne a
récemment décidé d'installer des «
hot spots» aux frontières de
l'Europe (Sicile, Lampedusa, Pirée...), afin de procéder à un tri entre
ces deux types de migrants. Si des cas ambigus apparaissent, c'est
parce que cette distinction ne peut être établie qu'en forçant la
réalité. Sous l'étiquette de « réfugiés », on range des types de
personnes très différentes.
Mais qui met-on précisément dans la catégorie « réfugiés » ?
À l'origine, la figure du réfugié est celle du militant persécuté en
raison de son combat pour la liberté. C'est ainsi qu'il apparaît dans la
Constitution de 1793, puis dans celle de 1946. C'est au titre d'un tel
engagement qu'il obtient le droit d'asile. Mais on a mis par la suite,
sous l'étiquette de « réfugié », des victimes « passives », ne
manifestant aucun engagement : victimes de génocides ou apatrides
chassés de leur État, comme les titulaires du « passeport Nansen » mis
en place en 1922 par la Société des nations (Russes fuyant la révolution
d'octobre, Arméniens fuyant le génocide, Juifs fuyant l'Allemagne
nazie...), et, plus tard, les Tutsis et autres groupes humains voulant
échapper aux persécutions. Enfin, on a placé dans la catégorie de
réfugiés des personnes qui ne sont pas spécifiquement persécutées, mais
déplacées à cause de catastrophes naturelles (réfugiés climatiques), ou
de situations de guerre ou encore de chaos politique. On voit bien que
le réfugié résulte de l'agrégation de différentes logiques.
Comment caractériseriez-vous cette opposition entre le réfugié et le migrant économique ?
Il me semble important de souligner que cette distinction n'est pas
neutre : elle engage un ensemble de jugements politiques et moraux.
L'ethnométhodologue américain Paul Jalbert avait montré comment, aux
États-Unis pendant la guerre froide, une telle distinction était
politiquement orientée : quelles que puissent être leurs motivations
personnelles, les migrants provenant d'un pays sous régime communiste
(comme Cuba) étaient automatiquement classés comme « réfugiés ». À
l'inverse, des migrants venant d'Haïti étaient considérés comme des
migrants économiques. Bien que dirigé par le cruel Duvallier, le pays
était perçu comme autoritaire et non dictatorial, puisque non
communiste, et dans la mesure où les États-Unis entretenaient de bonnes
relations diplomatiques avec lui. Pour P. Jalbert, les migrants sont
donc pris dans ce qu'il nomme des « paires catégorielles disjonctives »
(expression qu'il emprunte à Harvey Sacks), où chaque partie de la paire
implique un choix moral opposé à l'autre – ici le « bon » réfugié
communiste et le « mauvais » migrant venant d'un pays libre. Un autre
exemple de ce type de paires est, sous l'Occupation, la paire
résistant/terroriste : le résistant s'autodésigne ainsi, mais le régime
de Vichy le déclare terroriste.
Mais en quoi parler aujourd'hui de réfugiés et de migrants économiques nous amène-t-il, selon vous, sur le terrain moral ?
Pour moi, cette bipartition est encore une façon de faire le tri
entre les « bons » et les « mauvais » migrants. Dans la période
précédente, avant la récente crise des réfugiés syriens, les bons
migrants étaient les migrants réguliers et les mauvais étaient les
sans-papiers. Désormais, avec la distinction entre réfugiés et migrants
économiques, on prend en compte la motivation des individus : la
migration motivée par l'oppression se trouve du bon côté ; celle motivée
par la pauvreté et par le choix de vouloir améliorer sa situation
économique, du mauvais. En conséquence de quoi, le réfugié est jaugé à
l'échelle de l'humanisme (et il a dès lors un droit inconditionnel à
l'accueil), alors que le réfugié économique est jaugé à celle de
l'utilitarisme. Une frontière morale est ainsi délimité, alors que toute
une palette de raisons, toutes justifiables du point de vue des
migrants, les poussent à quitter leur pays dans des circonstances
toujours éprouvantes et dangereuses. En outre, l'arbitraire de cette
distinction me semble évident. Par exemple, dans le débat public récent,
les commentateurs en sont venus à évoquer l'intérêt économique
d’accueillir des Syriens, présentés comme très diplômés...
Votre critique est-elle une façon de dénoncer l'absence de débat démocratique sur la question des migrants en France ?
Il me semble important de noter l'unanimité avec laquelle la
distinction problématique entre réfugiés et migrants économiques a été
reçue, à la fin de l'été, par la classe politique. La gauche et la
droite l'ont toutes deux acceptée, et ont simplement débattu sur le fait
de savoir s'il y avait, dans l'afflux massif de migrants cet été, plus
de réfugiés ou plus de migrants économiques. Il serait préférable de
faire émerger, sur ces questions, un débat démocratique érigé sur des
bases rationnelles. Mais cela s'avère très difficile, parce que nous
sommes dans un déni public permanent vis-à-vis des questions travaillées
par les chercheurs. Leurs interrogations pourtant sont dépourvues de
l'aspect émotionnel et passionnel mis en avant par les grands médias :
quels sont les dangers de l'immigration ? La liberté de circulation
est-elle possible ? À quelles conditions ? À l'inverse, l'opposition
fictive entre réfugiés et migrants économiques ne nous aide pas à y voir
plus clair, puisqu'elle ne fait que « moraliser » le débat. Pourtant,
les migrants subsahariens venant chercher du travail en Europe ne sont
ni plus ni moins moraux que ceux qui fuient la Syrie.
Sociologue, directrice de recherches émérite au CNRS, membre de l'Unité de recherche Migrations et société (Urmis).
14/10/2015, Propos recueillis par Régis Meyran, Sciences Humaines.