vendredi 28 juillet 2017

Nikos Smyrnaios : « Facebook façonne l’idée que l’on se fait du monde »

Facebook et Google sont devenus les principaux intermédiaires entre le public et l’information. Un pouvoir politique énorme, soumis à leur quête du profit. Le chercheur Nikos Smyrnaios analyse comment ils ont bâti un tel oligopole.

Nikos Smyrnaios est enseignant-chercheur au laboratoire d’études et de recherches ­appliquées en sciences sociales de l’université Toulouse-III. Spécialiste de la presse en ligne et de l’utilisation politique des réseaux socionumériques, il vient de publier les Gafam contre l’Internet, une économie politique du numérique (1).


Quel est le pouvoir de Facebook ou Google sur la transmission de l’information aujourd’hui ?


NIKOS SMYRNAIOS Une récente enquête déclarative réalisée sur plusieurs pays montre que 51 % des internautes s’informent en premier lieu via les réseaux sociaux. Mais la mesure du trafic des sites des médias reste la plus précis. On peut y consulter la liste des sources qui ont mené à l’article. Et entre les deux tiers et les trois quarts des visiteurs des sites d’informations arrivent depuis Google et Facebook. Jusqu’en 2012, Google était prédominant, que ce soit le moteur de recherche ou Google Actualités. Des recherches qu’on avait menées à l’époque sur des quotidiens régionaux français montraient que 70 % des visiteurs en venaient. Depuis, Facebook ­représente la première des sources. Les plus jeunes et les femmes ont tendance à passer davantage par les réseaux sociaux, les hommes et les seniors privilégient l’accès direct ou Google. Plus la thématique de l’information recherchée est professionnelle, importante stratégiquement parlant, plus les visiteurs ont tendance à privilégier l’accès direct, à faire confiance à des sources identifiées. Dès que cela touche des informations plus divertissantes, la domination des réseaux sociaux devient écrasante.

« Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft sont parmi les six plus grosses capitalisations mondiales », décrypte Nikos Smyrnaios. Photo : Reinhard Wendlinger/Westend61/Photononstop
« Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft sont parmi les six plus grosses
capitalisations mondiales », décrypte Nikos Smyrnaios.
Photo : Reinhard Wendlinger/Westend61/Photononstop

Comment ont-ils conquis ce pouvoir ?


NIKOS SMYRNAIOS Avant le développement d’Internet au début des années 2000, l’économie de l’information comme de l’industrie culturelle était basée sur la rareté du contenu. Aujourd’hui elle est surabondante, et le rapport de forces économique s’est inversé. La rareté, donc la valeur, est désormais du côté du public, qui a besoin d’être guidé. Ce filtrage, cette hiérarchisation, je l’appelle, avec d’autres chercheurs, l’infomédiation. Le producteur du contenu et l’éditeur de presse sont relégués au second plan derrière l’infomédiaire. Cette fonction est devenue centrale sur Internet. Et la plus rentable, car il n’y a pas à supporter les coûts de production de l’information… Des algorithmes de mise en contact suffisent. Puis les infomédiaires ­collectent les informations du public et la vendent aux annonceurs, selon le modèle publicitaire de Google ou Facebook, ou alors prennent des commissions sur chaque transaction comme Amazon. J’insiste sur le fait que cette info- médiation est large et profonde. Les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) vont constituer une offre très large avec des services substituables : Facebook va racheter Instagram et WhatsApp, qui ont des offres ­similaires à son service. La concentration est aussi verticale puisque ces acteurs possèdent des segments d’activités indispensables en amont de l’infomédiation. Les data center par exemple sont nécessaires à la diffusion des services, et Amazon est le plus gros acteur mondial. On peut également donner l’exemple des smartphones et des ordinateurs (Apple et Microsoft) et des systèmes d’exploitation (Google, Microsoft, Apple). On le sait moins, mais Facebook, dans les pays du Sud, et Google, aux États-Unis, sont également des fournisseurs d’accès à Internet et obligent pour accéder au Web à passer par leur plateforme ou système d’exploitation. On capte le client et on l’enferme.

Comment expliquer leur rentabilité extrême ?


NIKOS SMYRNAIOS Ce sont des oligopoles mondiaux, dominant et globalisant, même si en Chine et en Russie d’autres acteurs existent. Tous les services sont conçus dans la Silicon Valley et vendus dans le monde, sans adaptation aux marchés locaux. C’est l’un des facteurs de bénéfices sans précédent. Le taux de rentabilité de Google ou Facebook varie entre 20 et 40 %. La moyenne de Wall Street est à peine à 10 %. Ainsi, en avril 2017, parmi les six plus grosses capitalisations mondiales, on retrouvait les cinq Gafam. Leur rentabilité s’explique aussi par les nouvelles modalités de travail qu’ils ont réussi à mettre en place. Ils vont dégager des sommes colossales avec très peu d’employés en interne. Les cinq Gafam réunies ont moins d’employés que Volkswagen, et juste un peu plus que Carrefour. Apple arrive à tirer plus de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires par salarié et par an. Le travail est externalisé chez des sous-traitants de sous-traitants, précarisé, pressurisé, sous-payé à la tâche, au clic. Ils réduisent le travail à des miettes numériques, l’exploitation de l’activité humaine n’a jamais été aussi sophistiquée. D’autant plus que toute une partie de la valeur de Google et de Facebook vient du travail gratuit effectué par leurs utilisateurs. Facebook est vide au départ. Les utilisateurs et éditeurs génèrent de la valeur pour la plateforme sans travailler directement pour elle. Sans coût pour l’entreprise donc. Et en plus tous ces acteurs pratiquent aussi une optimisation fiscale particulièrement agressive.

L'Humanité, 19/07/2017.

mercredi 10 septembre 2014

" Lettre A ", " Lettre de l'Expansion " : les têtes d'affiche de la presse professionnelle s'appuient sur le numérique

Ces titres au lectorat assez large ont mieux pris le virage du Web que le reste de la presse spécialisée


Les sites américains Politico et Quartz : voici les deux sources d'inspiration de Jean-Christophe Boulanger, président et cofondateur de Contexte, site d'information professionnel lancé fin 2013. Le premier, basé sur les abonnements, est incontournable à Washington, quand le second, gratuit, s'adresse à un lectorat plus large, intéressé par l'économie.
A leur image, Contexte se positionne à la croisée de la presse professionnelle et de la presse " grand public " sur le numérique. Ses journalistes s'adressent aux professionnels des politiques françaises et européennes avec des briefings quotidiens par e-mail, " lisibles au petit déjeuner, sur mobile principalement ", pour 480 à 1 490 euros par an, selon les offres.
En se lançant dans le 100 % numérique, Contexte fait un pari que peu de titres de presse professionnelle ont osé faire. Certains l'ont partiellement fait, comme le groupe Indigo Publications. Parmi ses dix titres, seuls La Lettre A et PressNews sont encore publiés au format papier.
Entre l'achat d'articles à l'unité, l'accès aux archives et les canaux verticaux par secteur ou par pays, Maurice Botbol, directeur de la publication d'Indigo, voit dans le Web l'outil qui lui a permis de faciliter la distribution de ses titres à l'étranger. Les formats numériques ont contribué à 84 % de la croissance du groupe en 2013, onzième année consécutive de résultats positifs avec un chiffre d'affaires de 3,4 millions d'euros, en hausse de 7 % par rapport à 2012.

mardi 2 septembre 2014

La fin du papier ? Pas celle de l'information !

 les résultats d’une enquête menée par la Direction générale des médias et des industries culturelles (DGMIC) sont alarmants pour la presse écrite (-5,3 % de recettes en 2013, sixième année de baisse consécutive) et peu enthousiastes en ce qui concerne la presse internet (qui n’a représentée que 5,2 % du chiffre d’affaires des 300 plus grands acteurs de la presse en France cette même année), Arte diffuse ce soir le documentaire « Presse : vers un monde sans papier », qui passe en revue les mutations possibles de la presse dans un avenir proche. Surprise, elles sont nombreuses. 
  
Oui, la presse papier est mal en point. Mais l’information, elle, n’a jamais été autant au centre de nos existences. Il y a donc toujours de la place pour des « professionnels de l’information », un terme qui englobe à fois les journalistes, les présentateurs de journaux télévisés et les éditorialistes, mais aussi des professions plus récentes comme le community management, le data-journalisme et le développement d’applications dédiées à la transmission et à la « curation » (comprendre : la sélection) d’informations. 
  
Le reportage nous entraîne de Paris à New York en passant par l'Allemagne et l’Inde, un des rares pays où la vente de journaux papiers progresse encore. A travers ces visites de rédactions diverses, un modèle commun semble émerger, celui de la « marque ». C'est à dire que la marque, The New-York Times ou Le Monde importe plus que le support via lequel elle est consultée. En fait, la complémentarité des supports (print, internet, smartphone) permet d’aborder l’information avec des temporalités différentes. Ne pas s’accrocher à un support en particulier est une nécessité pour toute entreprise de presse qui souhaite survivre dans un monde où l'on développe des applications pour téléphones portables aujourd’hui et où il faudra aussi, demain, en créer pour diffuser son contenu sur lunettes, miroirs, etc. 
  
Les pistes les plus folles sont envisagées : et si un jeu vidéo était le meilleur moyen d’informer sur le conflit israélo-palestinien ? Et si le journaliste de demain était un cyborg, un homme augmenté qui aurait pris le meilleur des deux mondes, celui des humains et celui des machines, pour extraire du flux ininterrompu les informations qui méritent d’être partagées par le plus grand nombre ? Et si les robots étaient les futurs meilleurs amis des journalistes, les soulageant des tâches les plus mécaniques pour leur permettre de se concentrer à plein temps sur l’investigation, la narration et les traits d’esprit ? 
  
Le constat est certes parfois un peu technobéat, mais au moins est-il optimiste et offre-t-il des pistes de réflexion et d'action. Nous sommes tous embarqués dans une révolution dont il est encore bien difficile d’imaginer tous les impacts sur nos vies. La crise force à chercher des solutions créatives et les titres de presse qui osent sortir des sentiers battus, ou plutôt des chemins de fer, semblent s’en tirer honorablement, à défaut de renouer avec un âge d’or qui semble, lui, bel et bien révolu. Alors que le New York Times n’a pas peur de flirter avec la science-fiction, l’Inde voit des titres de presse naître grâce aux réseaux sociaux. Comme quoi la technologie n'est pas toujours un macabre fossoyeur… 

« Presse : vers un monde sans papier », mardi 26 août à 22h05 sur Arte
Mardi 26 Août 2014 à 18:40 Marianne