dimanche 14 décembre 2014

Sédation profonde et directives anticipées : ce que permettrait le nouveau droit à mourir

Un patient atteint d’une maladie grave et incurable, et « dont le pronostic vital est engagé à court terme », pourra, demain, être en droit d’exiger une sédation profonde jusqu’à son décès afin d’éviter de souffrir. C’est le sens de la proposition qu’ont remise à François Hollande, vendredi 12 décembre, les députés Alain Claeys (PS) et Jean Leonetti (UMP) et que le chef de l’Etat a approuvée.

Sédation profonde

La sédation profonde consiste en l’injection d’un cocktail médicamenteux qui plonge le patient dans un état d’inconscience. La mort survient soit parce qu’il est au dernier stade de sa maladie, soit parce que ses traitements ont été arrêtés, ou enfin parce que son hydratation et son alimentation artificielle sont interrompues. La sédation risque aussi d’accélérer la mort.
Si cette pratique a déjà cours dans les hôpitaux français, « elle est loin d’être générale ni homogène », relèvent les deux parlementaires, pour expliquer pourquoi ils souhaitent lui donner force de loi. La sédation profonde et continue devrait également concerner, selon eux, un patient qui déciderait de demander l’arrêt de tous les traitements qui le maintiennent en vie, « parce qu’il estime que [ces traitements] prolongent inutilement sa vie, étant trop lourds ou ayant trop duré ».
L’actuelle loi sur la fin de vie, dite loi Leonetti, mentionne explicitement le fait qu’un traitement puisse « avoir pour effet secondaire d’abréger [la] vie » du patient. Face à ce « double effet » des sédatifs ou des antalgiques, certains s’inquiètent, notamment dans le milieu des soins palliatifs, de la frontière entre sédation profonde et euthanasie passive.

François Hollande a approuvé les propositions des députés Alain Claeys et Jean Leonetti qui préconisent des nouveaux droits pour les patients en fin de vie.
Photo AFP / Thomas Samson

Euthanasie passive ?

Lors de son audition à l’Assemblée nationale, Vincent Morel, le président de la Société française des soins palliatifs (SFAP), a ainsi dit se méfier d’un « droit créance », c’est-à-dire qui systématiserait cette sédation. Pour lui, « sa mise en place créerait une confusion majeure sur la finalité de cette pratique. Le parallèle entre euthanasie et sédation pourrait alors être effectué ».
Pour distinguer les deux, le rapport du professeur Didier Sicard sur la fin de vie, rendu en décembre 2012, mettait en avant deux critères : l’intention et les médicaments utilisés sont différents. « Le plus difficile est de ne pas faire de ce double effet une culture euthanasique par défaut », alertait le rapport, qui précisait cependant que « l’administration de doses massives d’un sédatif ne peut pas s’appeler un double effet. Il s’agit, qu’on le veuille ou non, d’une pratique euthanasique lente ».
Pour M. Claeys, les cas dans lesquels ces « actes médicaux » de sédation doivent être pratiqués sont « parfaitement décrits » dans la proposition de loi. « On ne peut pas être débordé par je ne sais quel apprenti sorcier », assure-t-il.
La sédation doit « être associée à l’arrêt de tout traitement de maintien en vie », expliquent les deux parlementaires. Par ce terme, ils désignent aussi bien les « techniques invasives de réanimation », comme un respirateur artificiel, les traitements antibiotiques ou anticoagulants que les traitements dits de « survie », parmi lesquels la nutrition et l’hydratation artificielle. Vincent Lambert, le patient tétraplégique dans un état végétatif sur le sort duquel la famille se déchirait, entre dans ce cas de figure.
Cette sédation doit par ailleurs être « continue » jusqu’au décès, prévoient Alain Claeys et Jean Leonetti. Aujourd’hui, il arrive en effet que des médecins réveillent des patients pour leur demander de confirmer leur décision. Ce que Bernard Devalois, responsable d’une unité de soins palliatifs, assimile à une forme de « maltraitance ».

Directives anticipées

Les médecins auront enfin l’obligation de respecter les « directives anticipées » laissées par les patients à des proches sur le sort qu’ils souhaitent. Le texte prévoit cependant deux exceptions. En cas d’urgence vitale, lorsque le médecin n’a pas eu le temps d’avoir accès aux souhaits du patient. Et lorsque ces directives sont « manifestement inappropriées ». Jean Leonetti cite l’exemple d’une femme qui avait simplement écrit « ne pas vouloir de tuyaux ». Le médecin devra alors justifier son refus, consulter un confrère, et motiver sa décision par écrit dans le dossier médical.
Les directives devraient enfin évoluer dans leur forme. Aujourd’hui rédigées sur papier libre, elles peuvent parfois « ne pas être claires, ni assez précises ou adaptées à la situation de la personne », ce qui peut « conduire le médecin à les négliger ». Elles devraient donc à l’avenir être rédigées selon un « cadre de rédaction » déjà défini, comme cela se pratique en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Aujourd’hui renouvelables tous les trois ans, elles seraient sans délai de validité, « la dernière rédaction étant à retenir », comme pour les testaments.

Le Monde,
François Béguin, 12/12/2014.

Fin de vie : Hollande veut instaurer un « droit nouveau » à mourir

Après avoir soigneusement temporisé et consulté plus qu’à l’envi, François Hollande a, enfin, trouvé le point d’équilibre politique sur une des plus délicates questions sociétales de son quinquennat, celle de la fin de vie. La formule avancée se veut la plus consensuelle possible : ni suicide assisté ni euthanasie, mais la mise en place d’un « droit nouveau » des personnes. C’est ce qu’ont proposé, vendredi 12 décembre, sans véritable surprise, les députés Alain Claeys (PS) et Jean Leonetti (UMP) au président, qui leur avait demandé en juin de préparer, « dans un esprit de rassemblement », un nouveau texte de loi.


Le chef de l’Etat, estimant que « le temps est venu d’engager la discussion parlementaire sur ces bases », semble néanmoins à ce stade disposé à accélérer, qui a demandé, vendredi 12 décembre, « à ce qu’un débat général puisse être organisé dès le mois de janvier à l’Assemblée nationale ». À l’Elysée, on souligne ainsi qu’un débouché politique rapide conclut deux ans et demi de pilotage pointilleux et parfois déroutant. « La démarche consensuelle n’exclut pas la rapidité d’exécution, explique un conseiller. Le président avait certes cherché la convergence, mais le résultat est puissant et fort, car il consacre le droit à mourir dans la dignité. Il y a une volonté d’aller vite. »
MM. Claeys et Leonetti, dans leur proposition de loi, souhaitent en effet que soit inclus dans le code de la santé publique un droit à une sédation « profonde et continue » en phase terminale et que les directives anticipées, jusqu’ici simplement indicatives, s’imposent sous certaines conditions aux médecins. « Ce basculement d’un devoir des médecins à un droit nouveau des malades est une étape culturelle lourde », juge Jean Leonetti, dont la loi d’avril 2005 sur la fin de vie porte le nom. Une loi qui, selon François Hollande, « reste mal connue » et « donc mal appliquée », mais laisse également « des questions en suspens, notamment la prise en compte des volontés de la personne en fin de vie ».

Le droit à la sédation, une « inégalité de fait »

« Notre texte lève un certain nombre d’ambiguïtés », estime Alain Claeys. Il l’assure, cette proposition de loi est le fruit d’un « cheminement, pas d’un compromis » avec M. Leonetti. « On n’a ni l’un ni l’autre renoncé à quoi que ce soit. On savait sur quoi on voulait aboutir. » À en croire les parlementaires, il ne s’agirait donc pas d’un accord sur un plus petit dénominateur commun, mais bien d’une avancée.
Le droit à une sédation « profonde et continue » constitue ainsi, selon eux, une réponse à des pratiques « très hétérogènes » qui créent aujourd’hui une « inégalité de fait ». Leur proposition s’appuie sur le « consensus » qui ressort, selon eux, des rapports rédigés par le professeur Didier Sicard en décembre 2012 et par le Comité national d’éthique (CCNE) en juillet 2013. Ce droit, qui ne figurait jusqu’à présent pas dans les textes de loi, devrait permettre de soulager les souffrances d’un malade atteint d’une maladie grave et incurable, « dont le pronostic vital est engagé à court terme » et pour lequel aucun traitement ne s’est montré efficace. Il pourra aussi concerner un malade atteint d’une maladie grave et incurable qui déciderait d’arrêter les traitements le maintenant en vie.

Pour les deux députés, les directives anticipées devraient également être profondément remaniées. Elles devraient être rédigées sur un modèle standardisé, ne plus avoir de durée de validité limitée, et leur existence devrait figurer sur la carte Vitale d’assuré social. Enfin, et c’est l’autre grande proposition, elles devraient s’imposer aux médecins, ce qui « devrait les faire apparaître plus utiles ». Les deux parlementaires estiment que leur texte s’accorde avec la proposition n° 21 du programme du candidat Hollande en 2012 qui faisait état de la possibilité pour une personne « en phase avancée ou terminale d’une maladie incurable » de pouvoir bénéficier, « dans des conditions précises et strictes », d’une « assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité ».

Deux ans et demi de réflexion

C’est donc, conformément à sa préoccupation, un texte consensuel, susceptible d’être voté au Parlement par la droite et la gauche, qu’a reçu vendredi le chef de l’Etat. Mais, également, une réelle avancée. Personnellement concerné par la question de la fin de vie depuis le décès de sa mère, Nicole Hollande, en 2009, et convaincu de la nécessité d’une évolution législative d’une part, au point de l’avoir inscrite dans ses 60 engagements de campagne, le président se montrait également soucieux de ne pas ressusciter les tensions et fractures qui avaient accompagné le vote du mariage pour tous, insuffisamment anticipées par l’Elysée. « Je souhaite que ce texte puisse être élaboré sans polémiques, sans divisions et simplement dans l’idée qu’un cheminement est possible pour rassembler toute la société », avait posé M. Hollande en janvier.
C’est pourquoi le chef de l’Etat s’est donné près de deux ans et demi de réflexion sur la question, en la confiant à la mission Sicard d’abord, puis au CCNE et enfin, en novembre 2013, à une conférence de citoyens. Et avait, à plusieurs reprises, reporté une date d’examen sur ce sujet. A ce stade, « il était inutile de repartir à nouveau dans un cycle d’auditions qui avaient déjà été menées », selon un conseiller, qui souligne « un texte de loi fort, qui change beaucoup de choses dans le paysage ». M. Hollande l’assure : « Le vote de cette loi constituera un grand progrès. Mais il ne faut pas seulement ouvrir le droit. Il convient aussi de faire évoluer les mentalités, les attitudes, les pratiques. »
Pressentant le contenu du texte, l’Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD), qui milite pour la légalisation de l’euthanasie, avait d’ores et déjà appelé à un rassemblement vendredi après-midi devant l’Assemblée nationale pour dénoncer une « loi Leonetti de gauche ». Conscient qu’ils ne donneront satisfaction ni aux partisans du suicide assisté ou de l’euthanasie ni aux militants pro-vie partisans d’un certain statu quo, Jean Leonetti et Alain Claeys assument. « Nous voulions répondre aux attentes des citoyens, pas à celles des associations et des lobbys », déclare le premier. « Le débat de société, légitime, entre laisser mourir et faire mourir ne s’arrêtera pas avec cette proposition de loi », assure le second. Quant au chef de l’Etat, il estime qu’avec ce texte « c’est toute la société que nous ferons progresser ».

Le Monde,

La pollution met en danger le cerveau

Des enfants exposés in utero à des niveaux élevés de deux phtalates présentent en moyenne un quotient intellectuel (QI) inférieur de plus de six points à celui d’enfants moins exposés. Cette conclusion préoccupante est le fruit d’une étude au long cours, conduite par des chercheurs de l’université Columbia (New York), et publiée mercredi 10 décembre dans la revue PLoS One.


Les phtalates sont des plastifiants présents dans de nombreux produits courants – objets en PVC, textiles imperméables, cuirs synthétiques, mais aussi rouges à lèvres et à ongles, bombes de laque ou certains shampooings. Ils sont interdits dans les jouets, en Europe comme aux Etats-Unis, mais rien n’est fait pour éviter l’exposition des femmes enceintes.
L’étude a porté sur 328 New Yorkaises, dont l’urine a été analysée au cours du troisième trimestre de grossesse pour y mesurer la concentration en quatre phtalates. Les tests de QI ont été réalisés auprès de leurs enfants à l’âge de sept ans. Pour les 25 % de ceux nés de mères dont les taux de DnBP et DiBP étaient les plus élevés, le QI était respectivement de 6,6 et 7,6 points inférieur à celui du quart des enfants dont la mère montrait la concentration la plus basse de ces deux phtalates. L’étendue des concentrations n’avait rien d’inhabituel et se situait dans l’échelle de celles mesurées au niveau national par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC).

« Ampleur troublante »

« L’ampleur de ces différences de QI est troublante, note Robin Whyatt, qui a dirigé l’étude. Une baisse de six ou sept points pourrait avoir des conséquences substantielles sur la réussite scolaire et le potentiel professionnel de ces enfants. »
Cette étude n’est que la dernière en date d’un corpus toujours plus vaste de travaux qui pointent l’impact sur le développement cérébral de différents polluants, au premier titre desquels figurent les perturbateurs endocriniens. La montée de l’incidence de l’autisme pourrait être l’un des symptômes de l’imprégnation de la population – notamment de l’enfant à naître – par ces produits chimiques.
De toutes les maladies non transmissibles, l’autisme est l’une de celles dont la fréquence augmente le plus rapidement. Si vite qu’il est même difficile d’y croire. En mars, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) américains, l’équivalent de notre Institut de veille sanitaire (InVS), rendaient publiques les dernières estimations de la prévalence des troubles du spectre autistique chez les garçons et les filles de 8 ans aux Etats-Unis. Selon ces chiffres, un enfant sur 68 est désormais touché par cet ensemble de maladies du développement, regroupant l’autisme profond, les syndromes de Rett et d’Asperger, etc.

Photo Le Monde Séverin Millet


Augmentation quasi exponentielle

Le plus impressionnant n’est pas tant le chiffre lui-même, que la rapidité de son évolution : il est supérieur de 30 % à celui publié seulement deux ans auparavant (un enfant sur 88) par le même réseau de surveillance mis en place par les CDC, et a plus que doublé en moins d’une décennie. Au cours des vingt dernières années, les données américaines suggèrent une augmentation quasi-exponentielle de ces troubles, aujourd’hui diagnostiqués « vingt à trente fois plus » que dans les années 1970, selon le rapport des CDC. 40 % de ces enfants dépistés aux Etats-Unis présentent un quotient intellectuel (QI) inférieur à 70.
D’autres troubles neuro-comportementaux sont également en forte croissance ces dernières années. Outre-Atlantique, l’hyperactivité et les troubles de l’attention touchaient, selon les chiffres des CDC, 7,8 % des enfants entre 4 et 17 ans en 2003. Ce taux est passé à 9,5 % en 2007, puis à 11 % en 2011. Par comparaison, en France, leur fréquence est estimée entre 3,5 et 6 % pour les 6-12 ans.

Aux États-Unis, un enfant sur six est concerné par un trouble du développement (troubles neuro-comportementaux, retard mental, handicaps moteurs, etc.).
Dans un ouvrage scientifique tout juste publié (Losing Our Minds. How Environmental Pollution Impairs Human Intelligence and Mental Health, Oxford University Press, 2014) Barbara Demeneix, directrice du département Régulations, développement et diversité moléculaire du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), soutient que cette augmentation rapide de la fréquence des troubles neurocomportementaux est, en grande partie, le résultat de l’exposition de la population générale à certaines pollutions chimiques diffuses – en particulier les femmes enceintes et les jeunes enfants.
Selon la biologiste, cette situation n’est, en outre, que la part émergée d’un problème plus vaste, celui de l’érosion des capacités cognitives des nouvelles générations sous l’effet d’expositions toujours plus nombreuses à des métaux lourds et à des substances chimiques de synthèse. Le sujet est, ces dernières années, au centre de nombreuses publications scientifiques. Philippe Grandjean, professeur de médecine environnementale (université Harvard, université du Danemark-Sud), l’une des figures de la discipline et auteur d’un livre sur le sujet (Only One Chance. How Environmental Pollution Impairs Brain Development — and How to Protect the Brains of the Next Generation, Oxford University Press, 2013), va jusqu’à évoquer une « fuite chimique des cerveaux ».
(...)
Le Monde, 

jeudi 4 décembre 2014

Immigration et délinquance : l’enquête qui détruit les préjugés

VIDEO. Sur France 2, deux remarquables documentaires de Gilles Cayatte et Christophe Nick démontent les pièges du racisme au quotidien.

C’est une oeuvre de salubrité publique que nous proposent Gilles Cayatte et Christophe Nick, une enquête à vocation pédagogique (1) à diffuser dans les écoles de journalisme tant ce travail de fond s’avère utile et même indispensable pour régénérer notre démocratie à bout de souffle.
A l’aide du journaliste John Paul Lepers, ils s’attaquent en effet à une tâche monumentale : déconstruire un préjugé, une idée aussi fausse que reçue, celle selon laquelle l’immigration et délinquance en France seraient liés.
Au bout de trente ans d’implantation électorale de l’extrême droite, ce cliché s’est malheureusement répandu au point de ronger chaque jour un peu plus la société française. Ce slogan s’impose comme une évidence à mesure que le lepénisme avance. De ministère de l’Identité nationale en discours de Grenoble, le sarkozysme n’ a pas été en reste pour souffler sur les braises. Et la "zemmourisation des esprits" illustrée par le succès du dernier livre du polémiste lepénisant apparait comme le point d’orgue de cette xénophobie ordinaire.

"L'enquête qui dérange" s'attache à déconstruire le préjugé selon lequel immigration et délinquance en France seraient liés. France 2
"L'enquête qui dérange" s'attache à déconstruire le préjugé selon lequel
immigration et délinquance en France seraient liés. France 2
Point par point, pièce à pièce, ces deux documentaires démontent de façon implacable ce monstrueux mensonge sans a apriori idéologique mais en s’appuyant sur les faits, rien que les faits, ce qui constitue la base même du métier de journaliste.
Dans le premier documentaire, intitulé "L’enquête qui dérange", John Paul Lepers promène sa silhouette dégingandée de journaliste faussement candide à travers l’hexagone, d’Aubervilliers à Beausoleil. A partir du recueil des statistiques officielles des crimes et délits, il arpente le pays pour tenter de vérifier cette intuition selon laquelle immigration et délinquance seraient étroitement liées, la première étant cause de la seconde.
Au fil de ce travail minutieux que l’on suit pas à pas comme une enquête policière, il relativise la portée de ces masses de chiffres que les hommes politiques en mal de démagogie électoraliste s’envoient à la figure. Le plus souvent, en effet, les statistiques brandies additionnent des délits sans rapport entre eux, des incivilités ordinaires à la grande criminalité.
Puis, recentrant son étude sur la comparaison entre deux aires urbaines aux caractéristiques sociales semblables, Caen et Montbéliard, il parvient à éliminer cette idée reçue qui pollue le débat public. A Caen, où le pourcentage d’immigrés est presque trois fois inférieur à celui de Montbéliard, (5% contre 13,6%), le taux de délinquance s’avère exactement du même niveau. Toute corrélation avec l’implantation de populations étrangères est donc nulle et non avenue et l’enquête s’applique à le démontrer de façon indiscutable.
Dans le second volet, intitulé "La fabrique du préjugé", John Paul Lepers dissèque les mécanismes qui sont à la racine des discriminations à l’aide des travaux de professeurs en psychologie sociale. De façon là aussi limpide et minutieuse, il multiplie les expériences auprès d’élèves d’écoles primaires qui dévoilent comment se forment en chacun de nous, ou presque, préjugés et stéréotypes liés à la couleur de peau de l’autre.
Lutter contre ces mauvais instincts qui menacent chacun de nous et notre capacité à vivre ensemble par-delà de nos différences est affaire de pédagogie et de savoir. C’est aussi affaire de journalisme et c’est le grand mérite de ces deux formidables enquêtes de nous le rappeler. A voir et revoir absolument pour dissiper les vents mauvais de la démagogie xénophobe qui polluent notre actualité.

Renaud Dély, Le Nouvel Observateur, 23/11/2014.
Plus d'infos  : http://www.france2.fr/emission/545b6b24706765381c1f1202/545b6fea706765381c8ba402

 

lundi 1 décembre 2014

Un long dimanche de travail

Voilà une affaire qui remonte loin. Même Dieu, dit la Bible, s'est reposé le septième jour après son harassant travail de création du monde. Et, en 321, l'empereur chrétien Constantin 1er décrète le dimanche jour de repos légal dans l'Empire romain. Le débat sur l'opportunité du travail le dimanche est presque aussi ancien. La réforme que va proposer Emmanuel Macron, le ministre de l'économie, mercredi 10  décembre, aura donc un air de déjà-vu. Celui d'une querelle qui oppose la liberté de choix au confort social d'un jour de pause unique, le même pour tous.
Le plus ardent défenseur du repos du septième jour a bien sûr été l'Eglise, qui voulait s'assurer que ses ouailles fréquenteraient bien les lieux de culte le jour du Seigneur.
Et, paradoxalement, ce sont les forces de progrès de la société qui se sont insurgées contre cette pause obligatoire. Voltaire la condamnait au nom de l'économie et Montesquieu au nom de la morale. La Révolution française a donc supprimé le repos dominical. La Restauration l'a rétabli, puis la République l'a aboli. Il n'a pris l'allure d'une conquête sociale qu'avec la loi de 1906. Et encore, cette obligation était grevée de tellement d'exceptions faciles à obtenir que la vraie mise en œuvre du dimanche chômé n'est intervenue qu'en  1919, en même temps qu'était imposée la journée de huit  heures.
Qu'il est donc long et tortueux ce chemin du travail du dimanche ! Et lourd de symboles aussi. Comme les anticléricaux de la IIIe  République le rejetaient au nom de la laïcité, les syndicats d'aujourd'hui s'opposent à sa disparition au nom du respect de la vie de famille. Reste, comme Voltaire, l'argument économique. C'est lui qui prédomine en ces temps de croissance nulle et de chômage virulent.
Une " vraie loi "Donner de l'oxygène aux entreprises est une priorité. Et leur oxygène, c'est la liberté d'ouverture des commerces. Le seul problème est que les expériences menées en France ne démontrent pas une grande efficacité économique de cette mesure, surtout pour le petit commerce.
Trois arguments militent néanmoins pour une " vraie loi ". D'abord celui du tourisme. Plus de 30  millions de touristes visitent Paris chaque année. Pour eux, et pour ceux qui les servent, ne pas travailler le dimanche serait incompréhensible, surtout au regard des autres capitales européennes. C'est pour cela que les Champs-Elysées, comme d'autres zones, sont exemptés de cette obligation. Le boulevard Haussmann devrait, évidemment, en faire partie. Ensuite, les habitudes de consommation ont évolué. Pour les actifs urbains, le dimanche est un des rares moments où ils peuvent consommer. Faut-il se priver de cette manne ? Enfin, la situation actuelle est absurde tellement elle est mitée par les exceptions, facteurs d'injustices et d'inefficacité, comme en  1906. Pour une fois qu'une loi pourrait permettre une simplification, on aurait tort de s'en priver.
Philippe Escande


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© Le Monde02/12/2014

Les ados pénalisés par le travail des mères ?

L’activité professionnelle des mères ne nuit pas au bien-être de leurs adolescents. Telle est la conclusion de l’étude menée par Silvia Mendolia, chercheure à l’université de Wollongong en Australie. L’enquête a été réalisée dans 5 000 foyers comprenant des adolescents de 11 à 16 ans dont les mères exercent une activité salariée, à temps partiel ou à temps plein. Elle ne montre pas de différence significative entre les adolescents selon la durée de travail des mères. Plusieurs indicateurs sont testés comme le fait de fumer, la souffrance exprimée ou l’abandon de l’école à 16 ans, mais aucun ne permet d’établir une réelle corrélation. Les absences maternelles affectent un peu plus les garçons, les adolescents des milieux favorisés et ceux élevés par un seul parent, sans que la différence soit très significative. Selon S. Mendolia, les femmes salariées ne négligent pas leur vie familiale car elles préfèrent se décharger d’autres pratiques chronophages comme les tâches ménagères. La chercheure rappelle également que les mères ne sont pas les seules responsables du bien-être des enfants. Les adolescents subissent des influences multiples : celles des autres membres de la famille, des amis, des enseignants, des médias, etc. Ces analyses sont toutefois limitées aux mères salariées. On ignore comment les travailleuses indépendantes concilient, pour leur part, les obligations professionnelles et familiales.

Maud Navarre - Sciences Humaines - Décembre 2014

Vivre dans la rue

10 chiffres clés sur les SDF

• 141 500 en France métropolitaine en 2012 : 
une augmentation de 50 % depuis 2001

• 2 sur 5 sont des femmes

• 47 % sont de nationalité française (62 % 
en 2001)

• 18 % ne parlent pas le français

• Une population jeune : 1 sur 4 a moins 
de 30 ans

• Une population isolée : 65 % vivent seuls

• 1 sur 4 travaille, mais ne gagne pas assez 
pour assumer les charges d’un logement

• 47 % sont chômeurs, 28 % inactifs

• 74 % appartiennent aux groupes socioprofessionnels des employés 
ou des ouvriers

• 46 % n’ont aucun diplôme.


A suivre l'article de Maud Navarre paru dans sciences Humaines de décembre 2014

"Vivre dans la rue"

Les chiffres de l'avortement

Les avortements volontaires diminuent dans le monde : 
il y en avait 35 pour 1 000 femmes en âge de procréer au début des années 1990, contre 28 à la fin des années 2000. Cette diminution s’est avant tout réalisée durant les années 1990, grâce à la diffusion des moyens de contraception dans les pays en développement. En revanche, l’avortement non sécurisé, 
qui correspond à « une interruption de grossesse pratiquée par des personnes 
non qualifiées ou dans 
un environnement non conforme aux normes médicales minimales, ou les deux », est en hausse : il représente aujourd’hui  près de la moitié des avortements dans le monde, contre un tiers au milieu des années 1990. Cet accroissement ne s’est pas traduit par une hausse de la mortalité des femmes au cours de l’avortement, au contraire, la part cette mortalité dans le total des avortements a même baissé d’un tiers en 20 ans. La raison ? La diffusion de l’avortement médicamenteux, moins léthal.
 Renaud Chartoire - Sciences Humaines - décembre 2014
Clémentine Rossier, « L’avortement non sécurisé reste fréquent dans le monde, mais il est moins souvent fatal », Population et Sociétés, n° 513, août 2014.

L'école à 8 heures, c'est trop tôt !

Alors que les nouveaux rythmes scolaires font toujours débat à l’école primaire en France, un communiqué de l’American Association of Pediatricsrecommande de retarder l’heure du début des cours 
au collège et au lycée : les établissements secondaires ne devraient pas ouvrir 
leurs portes avant 8 h 30. 
Les adolescents ont en effet du mal à se coucher tôt (c’est-à-dire avant 23 heures) en raison de facteurs biologiques et de leur mode de vie (activités extrascolaires, devoirs à la maison, écrans…). Résultat : 87 % des jeunes Américains n’atteignent pas les 8 à 9 h 30 de sommeil quotidien recommandées. Un ensemble d’études empiriques récentes montre que ce manque de sommeil se répercute négativement à la fois sur la réussite scolaire, l’assiduité et la santé. Concernant ces trois domaines, une « petite » heure de sommeil supplémentaire serait un véritable atout pour les élèves…
 Christine Leroy - Sciences Humaines - décembre 2014 - N°265

Faut-il marchander avec les enfants ? Christophe Carré

Christophe Carré

Médiateur professionnel, il a publié, entre autres, Obtenir sans punir. 
Les secrets de la manipulation positive avec les enfants (Eyrolles, 2012).

Comment négocier l’heure du coucher ou le devoir de maths ? Le coup de 
la « carotte » n’est pas un idéal : mieux vaut s’inspirer de techniques de manipulation.
Dur, dur d’être parent ! Selon une enquête Ipsos de 2011, pour 75 % des Français, élever un enfant est un exercice difficile. Et si quelques timides ateliers de parentalité commencent à voir le jour en France depuis une poignée d’années, il n’existe pas à proprement parler de formation sérieuse pour apprendre à être parent. Alors que la fonction semble devenir de plus en plus complexe, les parents de plus en plus soucieux et de moins en moins disponibles. Soumis à de nombreuses pressions sociales et médiatiques et à des injonctions souvent paradoxales, pour démêler ce qu’il convient de faire de ce qui est à proscrire, ils ne savent plus très bien où donner de la tête, ni comment actualiser leurs potentialités éducatives et développer leurs compétences. Le mythe de la famille idéale et du parent irréprochable frappe dur. Toujours selon la même enquête, près de sept parents sur dix pensent manquer d’autorité. Celle-ci est d’ailleurs, dans la plupart des esprits, confondue avec l’autoritarisme ou la violence.



lire la suite sur le n° de sciences humaines N°265 - décembre 2014