lundi 14 mai 2018

Education : les pauvres mis au ban

Système scolaire inégalitaire, discrimination géographique, financements insuffisants… L’école publique, qui a participé à la prospérité des États-Unis du XXe siècle, n’arrive plus à remplir sa mission de mobilité sociale, surtout envers les minorités.

 

Des enseignants obligés, pour boucler leurs fins de mois, de devenir chauffeurs Uber ou caissiers à Walmart après les cours. Des élèves au destin déterminé par leur code postal et non par leurs résultats scolaires. Des salles de classe au mobilier délabré et aux manuels scolaires hors d’âge, quand d’autres mettent à disposition un ordinateur portable par élève. La grève historique et massive menée début avril par des dizaines de milliers d’enseignants en Oklahoma, en Arizona, en Virginie-Occidentale et dans le Kentucky, est venue rappeler à l’Amérique la crise de son école, ses financements insuffisants et son système intrinsèquement inégalitaire.

Miprecious Angel Coley, 9 ans, fait ses devoirs dans un centre social, à Washington, en février 2014.
Miprecious Angel Coley, 9 ans, fait ses devoirs dans un centre social,
à Washington, en février 2014.
Photo Charles Dharapak. AP

Une décentralisation totale

Les écoles publiques, où sont scolarisés 90 % des élèves américains, sont financées par les Etats, salaires des profs compris. Le gouvernement fédéral n’intervient que de façon très marginale (subventions des repas à la cantine pour les plus démunis, aides aux enfants handicapés…). Ce système totalement décentralisé a pour conséquences de fortes disparités, notamment dans certains Etats républicains où, pour répondre aux promesses électorales de baisses d’impôts, l’éducation a subi des coupes claires.
La rémunération des enseignants, par exemple, diffère beaucoup d’un Etat à l’autre. En Oklahoma, le salaire moyen annuel d’un enseignant du secondaire est de 42 460 dollars (34 563 euros). Dans l’Etat de New York, il double presque ( 81 410 dollars), selon le Bureau of labor statistics. Cette inégalité de traitement n’est pas sans conséquence sur la scolarité des élèves. «Plus [le budget d’une école américaine] est restreint, moins l’école peut recruter des enseignants qualifiés. En d’autres termes, la qualité même de l’enseignement d’une école dépend de ses moyens», écrit Sylvia Ullmo, professeure de civilisation américaine à l’université de Tours, dans «L’école et l’(in)égalité des chances aux Etats-Unis»publié dans la Revue française d’études américaines.

Les écoles publiques américaines sont financées par les impôts locaux, notamment avec la taxe foncière. L’éducation est donc alimentée par l’argent disponible dans la collectivité et non par l’argent nécessaire. «Les districts déshérités ne sont pas en mesure de financer leurs écoles correctement», insiste Sylvia Ullmo. Au niveau national, les districts les plus pauvres dépensent 15,6 % de moins par étudiant que les districts les mieux lotis, selon le ministère de l’Education. Avec des effets à long terme pour l’élève : des travaux du National Bureau of Economic Research montrent qu’une augmentation de 20 % des financements pour un élève de condition modeste revient à lui permettre de faire une année d’étude de plus, et, une fois sur le marché du travail, lui promet un salaire supérieur de 25 %.

Un système qui «manque à ses devoirs»

«L’inégalité des chances tient dans ce cercle vicieux où s’imbriquent la pauvreté des parents, la mauvaise santé, souvent liée à l’insuffisance des soins médicaux, et les conditions de la scolarité qui ne prédisposent pas l’enfant à atteindre ce niveau de formation qui lui permettrait plus tard d’avoir un emploi stable, détaille Sylvia Ullmo. A cela s’ajoute un facteur racial puisque les écoles fréquentées par des enfants blancs en situation de pauvreté reçoivent localement en moyenne 32,4 % de plus que les écoles fréquentées par des non-blancs pauvres.» Pour l’économiste du Massachusetts Institute of Technology (MIT) Peter Temin, auteur de The Vanishing Middle Class (2017), «les décisions politiques de la dernière génération ont bâti un système scolaire qui a fourché, avec d’un côté une école pour les Blancs des banlieues prospères, qui feront ensuite des études supérieures, et de l’autre, une école pour les minorités urbaines, menacées par le risque d’incarcération».

(...)

Article intégral en ligne : http://www.liberation.fr
Source : Libération.fr, 22/04/2018.

 

lundi 12 septembre 2016

Mixité sociale à l’école, le match public-privé

Dans une tribune du Monde du 6 septembre 2016, l’économiste Thomas Piketty dénonçait la « ségrégation sociale » dans les collèges et préconisait l’entrée des collèges publics et privés dans le même système d’affectation des élèves. Le 9 mai dernier, La Croix publiait les résultats d’une étude conduite par un chercheur de l’Edhec, qui montrait que les collèges privés sont surreprésentés parmi les établissements les plus mélangés socialement.

 

Voilà de quoi bousculer bien des idées reçues sur l’école. À en croire une étude (1) menée par Pierre Courtioux, chercheur à l’Edhec, l’une des principales écoles de commerce françaises (2), qui s’appuie sur des statistiques du ministère de l’éducation, « le privé fait plutôt mieux que le public » en matière de mixité sociale. Les collèges qui y concourent, précise cet économiste, sont ceux « dont la composition se rapproche le plus de la répartition moyenne des élèves français entre les différents groupes sociaux ».

Un plus grand brassage social

En retenant cette acception et en distinguant, parmi les établissements publics, ceux qui relèvent de l’éducation prioritaire de ceux qui n’en relèvent pas, Pierre Courtioux montre que « les collèges privés sont surreprésentés au sein des collèges les plus”performants” en termes de mixité sociale : alors qu’ils ne représentent que 20 % de l’ensemble des collèges, 50 % des collèges privés appartiennent au tiers des collèges les plus mélangés socialement », souligne ce chercheur, qui est aussi associé au Centre d’économie de la Sorbonne (CNRS et Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne).

En clair, s’il accueille globalement des élèves issus de milieux plus favorisés (avec une surreprésentation d’enfants de cadres, de chefs d’entreprise et de personnes exerçant une profession libérale), l’enseignement privé, très largement dominé par l’enseignement catholique, offre malgré tout un plus grand brassage social que le public. Celui-ci se caractérise plus souvent par des établissements scolarisant des enfants issus, dans une forte proportion, d’un même milieu, qu’il soit ou non défavorisé.

Une volonté d’ouverture sociale et scolaire

Bien entendu, ces phénomènes varient grandement d’un point de vue géographique. La question de la composition sociale des établissements se pose différemment dans un département comme la Vendée, où plus de la moitié des collégiens sont scolarisés dans le privé, que dans des zones largement « déchristianisées », dont Paris, où, estime l’auteur, l’inscription dans le privé répond souvent à une logique « d’entre soi ». La part des collèges privés au sein des collèges contribuant le plus à la mixité sociale est en tout cas supérieure à 52,3 % dans une vingtaine de départements.
Les résultats de l’étude sont sans doute en partie liés au fait que les collèges publics sont soumis à une sectorisation, et sont donc davantage tributaires de la composition sociale de leur territoire que les établissements privés, qui recrutent librement et du coup sont susceptibles d’accueillir des élèves venus de zones très différentes.
Mais cela n’explique pas tout. La volonté d’ouverture sociale – et aussi scolaire – de l’enseignement catholique ne date pas d’hier. « On peut même dire qu’elle remonte à nos pères fondateurs, Don Bosco ou saint Jean-Baptiste de La Salle, soucieux de l’accueil du “plus petit” et convaincus que l’on accède à la dignité par le savoir et la culture », relève Caroline Saliou, la présidente de l’Apel, l’Association des parents d’élèves de l’enseignement libre.

Une convention avec ATD Quart Monde

Pour elle, l’école n’est pas là uniquement pour transmettre des savoirs. « Elle doit aussi aider chaque enfant à construire sa personnalité, à devenir un adulte responsable. Et cela suppose de rencontrer des personnes différentes », justifie-t-elle. « Si la contribution des parents varie grandement d’un établissement à l’autre (de 200 € à 2 000 € par an), il existe partout des systèmes de quotient familial, des tarifs différents, ou des caisses de solidarité permettant à ceux qui le souhaitent de payer plus pour permettre l’accueil d’élèves issus de familles moins aisées », rappelle Caroline Saliou.
Mais lever le frein financier ne suffit pas toujours. C’est la raison pour laquelle l’Apel a signé une convention avec ATD Quart Monde pour « aller chercher les familles les plus éloignées de l’école ». Elle propose entre autres des kits d’animation de rencontres parents-école.
Le niveau de mixité sociale dépend, en tout cas, assez largement de l’histoire et de l’implantation des établissements. De leur volonté politique et de leur effort de communication en ce sens, aussi. « Nous avons beau prendre les inscriptions dans l’ordre d’arrivée, le fait d’obtenir 100 % de réussite au bac nous donne une image élitiste qui détourne de nous certaines familles modestes », estime Philippe Mignot, directeur du collège-lycée La Malassise, à Longuenesse (Pas-de-Calais). Chaque année, il fait le tour des collèges privés des alentours pour convaincre notamment ces parents de « franchir la barrière psychologique ».

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Article intégral en ligne avec infographies : http://www.la-croix.com/Famille/Education/Mixite-sociale-a-l-ecole-le-match-public-prive-2016-09-07-1200758854
LaCroix.com, 07/09/2016.
 

mercredi 24 septembre 2014

Dix ans après la loi, le débat sur le voile à l’école s’est apaisé

Aujourd’hui, malgré quelques contestations résiduelles, la question du voile à l’école est largement résolue. Mais l’affirmation identitaire des jeunes musulmans demeure ici ou là.

COMMENT S’EST APPLIQUÉE LA LOI ?

Destinée à clore les contentieux apparus dès 1989 avec l’« affaire » du voile islamique de Creil (Oise), la loi du 15 mars 2004 réglementant les signes religieux à l’école allait mettre, prédisaient certains, la France « à feu et à sang ». Il n’en a rien été. S’il a été voté dans un climat de tension, ce texte s’est finalement appliqué sans heurts.

Preuve, veut croire Philippe Tournier, secrétaire général du SNPDEN (chefs d’établissement), « que cette loi rencontrait une certaine attente, y compris de la part des différentes communautés » religieuses.

Côté musulman, quelques voix résiduelles réclament encore sa suppression. Ainsi le Collectif féministe pour l’égalité et le Collectif pour l’abrogation des lois islamophobes appellent à manifester en ce sens le week-end des 15 et 16 mars, à Paris et Marseille.

Par ailleurs, le débat a été – brièvement – relancé par un rapport sur la politique d’intégration remis en décembre 2013 au premier ministre et qui recommandait, entre autres, la « suppression des dispositions légales et réglementaires scolaires discriminatoires concernant notamment le voile ». Une piste immédiatement enterrée par le gouvernement.

Aujourd’hui, les jeunes filles voilées enlèvent leur foulard à l’entrée de leur établissement. « En 2012-2013, il n’y a eu aucun conseil de discipline pour port de voile », se félicite Jean-Paul Delahaye, directeur général de l’enseignement scolaire. Seul bémol, selon Philippe Tournier, « les sikhs ont aujourd’hui encore du mal à accepter que leurs enfants ôtent le turban dont le port est obligatoire dans leur religion ».
Article paru sur le site de La Croix.fr