lundi 9 février 2015

Les riches patients étrangers, bouée de sauvetage des hôpitaux français ?

Le sujet serait-il tabou ? Cela fait maintenant six mois que le rapport sur l’accueil des riches patients étrangers dans les hôpitaux français, dévoilé jeudi 5 février par Challenges, a été remis à ses deux commanditaires, Marisol Touraine, ministre de la santé, et Laurent Fabius, celui des affaires étrangères. Depuis, silence radio.

A l’heure où les internes se joignent au mouvement de protestation des médecins libéraux contre la loi santé, serait-il délicat d’annoncer de quelle façon il conviendrait de déplier le tapis rouge pour accueillir davantage de « patients étrangers très solvables », à même de remplir les caisses de l’Etat ? A la CGT Santé, on dénonce d’ores et déjà le risque d’une « médecine à deux vitesses », selon Christophe Prudhomme de l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP).
Aujourd’hui, ces patients étrangers fortunés payent 30 % de plus que les Français. Selon les calculs de l’économiste Jean de Kervasdoué, auteur du rapport, en attirer davantage permettrait de dégager en cinq ans 2 milliards d’euros, et de créer « 25 000 à 30 000 emplois ». « Nous avons, médicalement, la capacité de répondre à cette demande » de soins, qui connaît une croissance annuelle « à deux chiffres », assure-t-il. Mais en dépit de ses « atouts », la France a pris du retard face à la concurrence de pays comme l’Allemagne, Dubaï ou la Thaïlande. Il évalue à 1 % la proportion que pourrait atteindre d’ici à dix ans ces malades étrangers payants en France.
En mai 2014, la privatisation de neuf chambres de l’hôpital Ambroise-Paré, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), pendant six jours, afin de soigner un émir du Moyen-Orient et accueillir sa famille, avait suscité une forte polémique. Jean de Kervasdoué se félicite que cet épisode ait pu ouvrir « le débat sur l’acceptabilité sociale et politique » de cette pratique, souvent qualifiée – à tort, selon lui – de « tourisme médical ». « Le seul scandale avec l’émir, c’est de ne l’avoir fait payer que 30 % de plus que le tarif de la Sécu », assure-t-il.

« L’augmentation systématique des tarifs de 30 % est dans la majorité des cas trop bas et dans quelques autres trop élevé », note-t-il dans son rapport. Outre la simplification de la procédure de délivrance des visas pour les patients et leurs familles, l’économiste préconise la mise en place d’une agence – nommée « Médical-France » –, qui serait chargée, par l’intermédiaire d’un site Internet en six langues, de « promouvoir, organiser et contrôler la prise en charge des patients étrangers ».
Il souhaite que les établissements hospitaliers puissent proposer un devis « tout compris » en quelques heures et préconise le développement de sociétés privées de « conciergerie médicale » afin d’accompagner les malades étrangers. Pour lui, « ce sont des gens particulièrement fragiles, ils ont besoin d’être accueillis directement à l’aéroport et d’avoir affaire à des gens qui parlent leur langue, ou au minimum l’anglais ».
Jean de Kervasdoué note également qu’« à de très rares exceptions près, aucun établissement sanitaire français n’est au standard international » en terme de conditions d’accueil, dont il juge la qualité « le plus souvent spartiate ». « Pour accueillir cette patientèle exigeante, il faudrait donc offrir les conditions hôtelières auxquelles ils sont habitués, et bien entendu, les facturer en conséquence », fait-il valoir. La restauration proposée devra « s’habituer aux habitudes alimentaires » de ces patients étrangers et les professionnels de santé et paramédicaux devront être formés à parler une ou plusieurs langues étrangères. « Les Français qui voudraient bénéficier de ce type de service haut de gamme le pourraient dans les mêmes conditions », précise-t-il.

« Destruction de l’hôpital public »

 

Pour le professeur André Grimaldi, membre du Mouvement de défense de l’hôpital public, la mise en place d’un tel service marquerait « la destruction de l’hôpital public ». « Le principe de l’égalité est fondamental, estime-t-il. Si ces patients veulent être soignés en France, ils doivent accepter le système. » Pour lui, « créer un secteur particulier de tourisme médical au sein des hôpitaux, c’est faire entrer le ver dans le fruit du système ».
« Jusqu’à preuve du contraire, je n’ai jamais vu de moyens supplémentaires mis à disposition pour accueillir ces patients étrangers. Les accueillir à moyen constant, c’est donc le faire au détriment des autres patients », constate pour sa part Jean-Marc Devauchelle, secrétaire général de Sud Santé à l’AP-HP. « Je me battrai pour que ces patients ne soient pas accueillis », ajoute M. Prudhomme.
Pour Jean de Kervasdoué, les craintes de ses détracteurs sont infondées. « Ces éventuels futurs patients n’auraient aucun passe-droit et, d’un point de vue médical, seraient accueillis comme ils l’ont toujours été, et comme le sont les patients français. » Il se dit par ailleurs convaincu que les hôpitaux seraient en mesure « d’absorber » ce flux supplémentaire « sans pénaliser les Français ». Reste à savoir quelles suites les ministres de la santé et des affaires étrangères donneront à ses propositions.

Cancers : cap sur l’immunothérapie

D’abord, un cocorico : parmi les  5 000 communications présentées au congrès annuel de l’Association américaine d’oncologie clinique (American Society of Clinical Oncology ; ASCO), qui s’est tenu à Chicago (Illinois) du 30 mai au 3 juin, près de 10 % ont au moins un auteur français. Un score en nette hausse par rapport à 2013, et qui place la France au premier rang des pays européens, se réjouit l’Institut national du cancer (INCa).


Ensuite, une bouffée d’oxygène pour les chercheurs et surtout pour les patients.  De nombreuses études présentées à cette 50e édition de l’ASCO confirment que l’immunothérapie est bien une nouvelle arme thérapeutique contre les cancers. Cette approche permet même, dans certains cas, d’avoir des espoirs de guérison pour des tumeurs métastastiques, notamment les mélanomes.
Alors que les traitements anticancéreux classiques cherchent à détruire les cellules malignes, l’immunothérapie consiste à mobiliser nos propres cellules de défense pour faire ce travail. Les cellules cancéreuses ont en effet acquis la fâcheuse capacité d’échapper au contrôle des lymphocytes T, chargés d’éliminer les éléments étrangers de notre organisme.
L’idée de l’immunothérapie date de plus d’un siècle, mais les multiples tentatives (vaccins, médicaments, tels l’interféron) se sont longtemps révélées décevantes. Aujourd’hui, les succès se multiplient avec des stratégies plus modernes : anticorps d’action ciblée, nouveaux vaccins et même thérapies cellulaires.

RÉMISSION COMPLÈTE

La donne a commencé à changer en 2010 avec un anticorps monoclonal, l’ipilimumab, qui, pour la première fois, a permis de prolonger la survie de patients atteints de mélanomes métastatiques, des tumeurs quasi insensibles à la chimiothérapie. Le taux de réponse obtenu (une activité chez environ un malade sur cinq) pouvait sembler modeste et la toxicité importante (réactions auto-immunes notamment digestives, sévères, voire mortelles), mais les résultats étaient inédits. Certains de ces patients sont d’ailleurs toujours en rémission complète avec, jusqu’à dix ans de recul, même si leurs médecins sont réticents à prononcer le mot de « guérison ».
Désormais commercialisé sous le nom de Yervoy (laboratoires Bristol-Myers-Squibb) pour le traitement des mélanomes métastatiques, l’ipilimumab agit en bloquant un récepteur des lymphocytes T appelé « CTLA-4 », récepteur qui joue un rôle de frein du système immunitaire. En neutralisant ce frein, l’ipilimumab libère en quelque sorte les défenses de l’organisme contre la tumeur.
Pour savoir s’il serait utile de le prescrire à un stade moins avancé de la maladie, l’équipe du professeur Alexander Eggermont (Institut Gustave-Roussy ; IGR) a mené une étude chez 951 patients ayant un mélanome sans métastases, mais à haut risque de rechute. Les résultats, présentés lundi 2 juin, confirment que cette immunothérapie réduit le risque de récidive d’environ 25 % avec trois ans de recul. Mais le traitement a été mal toléré :  plus d’un malade sur deux l’a interrompu en raison d’effets indésirables,  et cinq sont décédés.

MEILLEURE TOLÉRANCE

D’autres anticorps monoclonaux, semble-t-il bien moins toxiques que l’ipilimumab et efficaces chez une proportion plus importante de patients, font l’objet d’essais dans de multiples indications. Il en va ainsi des anticorps anti PD-1 (pour programmed death ou « mort programmée ») et anti PDL-1, que développent plusieurs laboratoires. « Agir au niveau des récepteurs CTLA-4, c’est comme activer de jeunes soldats qui vont courir partout, mais de façon un peu désordonnée, alors que viser les récepteurs PD-1 permet de réveiller les lymphocytes plus spécifiquement sur le site de la tumeur, explique le docteur Caroline Robert (IGR), qui a participé à plusieurs essais sur les mélanomes. Les anti PD-1 agissent plus rapidement, et de façon plus ciblée que l’ipilimumab, ce qui explique leur meilleure tolérance. »
Ainsi, le nivolumab  (anti PD-1 du laboratoire BMS) obtient, seul ou en association avec l’ipilimumab, des résultats encourageants dans les mélanomes, mais aussi dans d’autres cancers en phase avancée, notamment du rein et du poumon. Un autre anti-PD1 (MK 3475 ou pembrolizumab, Merck) s’est, lui, montré très efficace lors d’ un essai chez plus de 400 patients atteints de mélanomes métastatiques, dont la moitié n’avait pas eu d’amélioration avec l’ipilimumab. Une régression tumorale a été obtenue chez un malade sur trois, avec un effet durable dans le temps et « seulement » 12 % d’effets indésirables graves.
Plusieurs de ces molécules devraient rapidement obtenir une autorisation de mise sur le marché, mais beaucoup de questions restent en suspens. Pour l’heure, il n’existe pas de biomarqueur idéal pour prédire leur efficacité chez un malade donné. Reste aussi à déterminer les meilleures combinaisons thérapeutiques, la durée optimale du traitement. Sans compter les enjeux économiques : l’imilimumab coûte environ 80 000 euros pour quatre injections.
L’immunothérapie anticancer peut aussi faire appel à diverses approches de thérapie cellulaire, réalisées à façon. Une équipe américaine a ainsi présenté à l’ASCO une stratégie originale pour traiter des cancers du col utérin métastasés, consécutifs à une infection à papillomavirus (HPV). Pour chacune des neuf patientes, les chercheurs ont prélevé un échantillon tumoral, isolé des lymphocytes T qu’ils  ont fait proliférer en présence d’antigène d’HPV avant de les réinjecter. Une rémission complète a été obtenue chez deux femmes (avec un recul de onze et dix-huit mois), et une réponse partielle chez une troisième, au prix d’effets secondaires parfois sévères. L’étude doit se poursuivre avec de nouveaux patients, atteints d’un cancer du col utérin ou d’autres tumeurs liées à une infection par HPV, au niveau de la gorge ou de l’anus.

Cancer : favoriser l’accès aux thérapies ciblées

Le diagnostic est tombé : cancer du poumon métastatique, dix mois d’espérance de vie. C’était il y a dix-huit mois. Aujourd’hui, Bernard Desforges, 49 ans, non fumeur, n’a plus dans le corps qu’une tumeur cancéreuse de la taille d’un grain de riz. Dans l’intervalle, ce père de trois enfants résidant à Londres a appris que ses cellules cancéreuses contenaient dans leur ADN une altération du gène EGFR (récepteur du facteur de croissance épidermique), provoquant une croissance tumorale incontrôlée. Une thérapie ciblée (erlotinib, commercialisé par Roche sous le nom de Tarceva) lui a été administrée en Grande Bretagne. Mais, scientifique de formation, Bernard Desforges s’est mis à « creuser le sujet », a passé des centaines d’heures à lire des publications scientifiques, à échanger avec des patients dans le monde entier.


Puis la tumeur principale a été opérée, à sa demande, à Londres. Bernard Desforges a obtenu de faire réaliser un séquençage complet de ses mutations et biomarqueurs, aux Etats-Unis. « Ces analyses m’ont permis de comprendre d'où le danger allait venir, explique-t-il. C’est comme si, sur un terrain de guerre, j'étais entouré de snipers et qu'il fallait repérer l’ennemi. » Une deuxième thérapie ciblée lui a été proposée, le crizotinib (Pfizer), par l’équipe londonienne. Aujourd’hui, Bernard Desforges prend ces deux médicaments, nettement moins agressifs que les traitements classiques. Il a entrepris d’ « éliminer le grain de riz », en y associant en plus de l’immunothérapie proposée en Allemagne, à base d’injections mensuelles de cellules dendritiques, qui visent à reprogrammer son système immunitaire.
Le parcours thérapeutique international de Bernard Desforges, qui s’est récemment engagé comme volontaire à la Fondation Arc pour la recherche sur le cancer, fait figure d’exception. Mais il illustre le succès que peuvent constituer ces thérapies ciblées, aussi disponibles en France. Vraie révolution ces quinze dernières années, le principe est simple : la maladie n’est plus traitée en fonction de l’organe touché mais en fonction des spécificités de la tumeur, de son « profil génétique ». Des molécules ciblent ces anomalies, on parle alors de médecine de précision.

Gommer les inégalités d’accès

 

« Malgré les spectaculaires avancées de la recherche, et l’amélioration des taux de survie des malades, le séquençage des tumeurs n’est pas effectué en routine, affirme Axelle Davezac, directrice générale de la Fondation Arc pour la recherche sur le cancer. Il faut aller plus vite et passer d’une médecine d'exception à une médecine pour tous ; en généralisant ces approches, on doit pouvoir gagner 40 000 vies de plus par an », c’est-à-dire guérir deux cancers sur trois dans moins de dix ans. C’est un cri d’alarme que lance la fondation ARC, lundi 2 février, deux jours avant la journée mondiale contre le cancer. Elle formule huit propositions pour un meilleur accès à l’innovation thérapeutique, accompagnées d’un appel aux dons sur www.innovationcancer.org.
Alors qu’un cancer sur trois était guéri il y a vingt ans, un cancer sur deux l’est aujourd’hui. Même si cela reste la première cause de mortalité, avec 150 000 décès par an en France. Et si son incidence augmente (350 000 nouveaux cas en 2013, contre 278 000 en 2000) avec l’augmentation de l’espérance de vie mais aussi en raison de facteurs environnementaux, notamment le tabac chez les femmes.
« Nous souhaitons que ces innovations puissent être disponibles pour tous, sans inégalités d’accès », explique lui aussi le professeur François Sigaux, directeur de la recherche et du développement de l’Institut national du cancer (INCa), qui pilote 28 plates-formes labellisées où s’effectuent ces tests de séquençage. C’est l’un des buts du troisième plan cancer (2014-2019) : faire bénéficier de ces traitements à un maximum de malades, et ce, sur tout le territoire. « Sans cet accès à l’innovation, Bernard Desforges ne serait sans doute plus parmi nous », insiste Axelle Davezac. Le séquençage des exomes (la partie codante du génome d’une tumeur) permet de repérer toutes les anomalies. 65 000 patients en France ont bénéficié en 2013 d’un test de génétique moléculaire déterminant l’accès à une thérapie ciblée, selon le site de l’Inca.

Limitation dans le temps

 

Ce test sera-t-il à l’avenir proposé à tous les patients atteints de cancer ? « Nous sommes convaincus que la généralisation du séquençage total de l’exome apportera un bénéfice pour les patients, en prévoyant mieux les thérapies. Des études sont en cours afin de valider cela », explique le professeur Fabrice André, oncologue à l’Institut Gustave Roussy (Villejuif).
L’arrivée des thérapies ciblées a bousculé le schéma classique des essais cliniques. Une quarantaine d’entre elles sont aujourd’hui commercialisées, plus de 800 sont en cours d’étude, plus ou moins avancée. Aujourd’hui, seulement 5% à 8% des patients sont inclus dans un essai de recherche clinique, déplore la fondation Arc. L’objectif du plan cancer est d’inclure 50 000 patients par an dans les essais cliniques thérapeutiques à l'horizon 2019, contre 25 000 en 2013, notamment les cancers pédiatriques, jusqu’ici trop délaissés par la recherche.
Il convient ensuite de mettre en place la bonne thérapeutique. Il faut à chaque fois trouver la bonne formule entre l’anomalie génétique, la molécule qui pourra la cibler, en l’associant si nécessaire avec l’immunothérapie. « Il faut être prudent, car les effets des thérapies ciblées semblent limités dans le temps. Et il existe des anomalies pour lesquelles il n’y a aucun traitement, avertit le professeur Sigaux, il ne s’agit pas de donner de faux espoirs aux patients. »
Autre bémol : « Le délai entre le moment du rendez-vous pour le prélèvement et le rendu des résultats va de une semaine à plus d’un mois selon les endroits », pointe le professeur François Ghiringhelli, oncologue médical au Centre de lutte contre le cancer à Dijon et chercheur. Les associations de patients sont très vigilantes sur les inégalités. « Cette pratique tend à se généraliser mais se heurte aux moyens, le séquençage d'une tumeur coûtant plus de 1 000 euros », explique le professeur Ghiringhelli. Le patient ne débourse rien pour l’instant. Le succès de ces avancées thérapeutiques n’est pas sans poser la question de leur financement. Il s’agit là d’un choix politique et sociétal.
« Le problème est aussi que le prix de ces médicaments est scandaleusement élevé. On arrivera à un moment où la collectivité ne pourra plus payer », lance le professeur Jean-Paul Vernant, hématologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (APHP) et auteur des recommandations pour le troisième plan cancer. En Grande-Bretagne, certains médicaments de ce type ne sont plus remboursés, ce qui pose un problème éthique. « L’industrie pharmaceutique ne devrait pas être une industrie comme les autres, et devrait baisser le prix des médicaments, insiste le professeur Vernant, car le malade n’est pas un consommateur comme les autres. »

Pascale Santi, Le Monde, 02/02/2015.

Les députés britanniques autorisent la conception de bébés à partir de trois ADN

Les parlementaires du Royaume-Uni se sont prononcés, mardi 3 février, en faveur du projet d’assistance médicale à la procréation destinée à prévenir la transmission de maladies génétiques d’origine maternelle. Familièrement baptisée fécondation in vitro « à trois parents », elle consiste à remplacer dans l’œuf les petites structures appelées mitochondries, présentes dans toutes les cellules à qui elles fournissent l’énergie dont elles ont besoin. Certaines maladies sont en effet liées à des mutations affectant l’ADN des mitochondries. L’ensemble des mitochondries de l’embryon sont d’origine maternelle.


Que sont les maladies mitochondriales ?

 Constituant des centrales à énergie permettant la synthèse des protéines et d’autres molécules, les mitochondries sont des structures présentes dans les cellules, à l’extérieur de leur noyau, dans le cytoplasme. Elles possèdent leur propre ADN, toujours hérité de la mère. Les mutations de cet ADN mitochondrial (ADNmt) sont responsables d’un ensemble de plus de 700 maladies métaboliques non curables à ce jour et pour certaines potentiellement mortelles dans l’enfance. Elles peuvent se manifester sur le plan neurologique, neuromusculaire, des atteintes ophtalmiques (neuropathie optique de Leiber), des anémies, de la surdité…
Selon l’Autorité britannique sur la fécondation humaine et l’embryologie (HFEA), environ une naissance sur 5 000, et vraisemblablement une proportion plus importante de fœtus, présente une mutation de l’ADNmt. Toujours selon la HFEA, il est possible d’avoir un recours à un diagnostic pré-implantatoire, sélectionnant les embryons n’ayant que très peu de mutations de l’ADNmt, mais cela suppose d’avoir préalablement identifié la mutation en cause. 

En quoi consiste la technique de remplacement des mitochondries ?

 Si le problème est lié aux mitochondries, se sont dit des chercheurs britanniques de l’université de Newcastle, remplaçons-les, plutôt que de faire appel à un classique don d’ovocyte de la part d’une donneuse. L’idée était de conserver le patrimoine génétique maternel, porté par les chromosomes qui se trouvent dans le noyau cellulaire. Pour cela, les chercheurs ont eu recours à la technique du transfert nucléaire.
Le procédé consiste à partir d’un ovocyte de la mère, contenant donc des mitochondries porteuses de la mutation incriminée. L’ovocyte est fécondé par un spermatozoïde paternel, puis, le noyau de l’œuf obtenu est prélevé. Un ovocyte provenant d’une donneuse, indemne de la maladie, a lui aussi été fécondé avant d’être débarrassé de son noyau. Le noyau comprenant la part de patrimoine génétique d’origine maternelle est alors transféré dans l’œuf provenant de la donneuse.
L’œuf qui en résulte comporte donc un noyau recelant les patrimoines génétiques de la mère et du père, et un cytoplasme dont les mitochondries contiennent l’ADN de la donneuse exempt de mutations. Donc, trois ADN, celui de la donneuse étant ultra-minoritaire.
Une autre technique existe, où le transfert est effectué à partir d’ovocytes, l’un maternel, l’autre de la donneuse, l’ovocyte résultant étant ensuite fécondé par un spermatozoïde paternel.
Aux Etats-Unis, une demande d’autorisation d’un essai clinique utilisant cette technique a été soumis en février à la Food and Drug Administration. La FDA n’a pas encore rendu sa décision.

Une technique sûre ?

 Dans un communiqué du 22 juillet 2014, annonçant le projet de loi gouvernemental autorisant le recours à la technique de remplacement de mitochondries, la HFEA précise que son panel d’expert, présidé par le Dr Andy Greenfield, avait clairement indiqué dans son rapport de juin 2014 qu’il « n’avait pas trouvé de preuve suggérant que le remplacement mitochondrial ne soit pas sûr et que de bons progrès avaient été accomplis au plan scientifique. » Etudiant les données animales et humaines sur plusieurs années, le panel avait pris en compte les aspects de sécurité liés au transfert lui-même, les réactifs utilisés pour cette technique ainsi que les interactions entre le noyau et les mitochondries.
A cette occasion, le Dr Greenfield a déclaré : « Passer de la recherche à la pratique clinique implique toujours un certain degré d’incertitude. Si le parlement change effectivement la loi, la procédure régulatoire requise par la HFEA avant que le traitement soit proposé garantira, autant qu’il est possible de le faire, que le remplacement des mitochondries marche et est suffisamment sûr pour être proposé aux personnes atteintes de maladies mitochondriales sévères. »

Quelles sont les questions éthiques soulevées ?

 Bien que le parlement britannique ait adopté la modification de la loi de 2008 sur l’assistance médicale à la procréation pour autoriser le remplacement des mitochondries, la technique n’en sera pas pour autant immédiatement proposée. Comme toute technique à la pointe de la science, elle doit être encadrée par des dispositions réglementaires que la HFEA doit élaborer. Cette instance de régulation doit concevoir et mettre en œuvre une procédure, définissant notamment un cahier des charges pour les établissements qui seraient autorisés à la pratiquer.
Des questions éthiques sont également soulevées à propos de cette nouvelle technique. Tout d’abord, le fait qu’elle entraîne une modification de ce que l’on appelle la lignée germinale, autrement dit les cellules participant à la fécondation (par opposition à la lignée somatique qui donne les autres cellules de l’organisme). Dès lors, cela signifie que l’ADNmt provenant de la donneuse va également être transmis à la descendance en plus de celui des deux parents.
De ce point de vue, il peut exister une différence entre les deux techniques. Dans celle où le transfert a lieu après la fécondation, l’identité génétique du futur embryon aura donc été établie par les chromosomes paternels et maternels, avant le traitement. Dans celle où le transfert est effectué sur des ovocytes avant fécondation, l’ADN mitochondrial de la donneuse préexiste et l’individu créé sera différent de ce qu’il aurait été avec les seuls deux parents.
Le bénéfice – la non transmission de la mutation – est évident, mais cela peut susciter des interrogations. En particulier le caractère anonyme ou non du don de mitochondries (le don de gamète n’étant pas anonyme). Lors du congrès mondial de bioéthique, le 25 juin 2014 à Mexico, le Dr John Appelby, du centre d’éthique et de législation médicale du King’s College (Londres), a évoqué le fait que le don de mitochondries n’est pas susceptible d’influer significativement sur l’identité et les traits physiques des descendants, qui seraient donc peu enclins à s’enquérir de l’identité de la donneuse de mitochondries. Mais d’un autre côté, pourquoi refuser l’accès à une telle information, s’est-il interrogé.
Des accusations d’eugénisme ont également été avancées comme dans d’autres techniques visant à éviter la naissance d’enfants porteurs de maladies graves. Mais, dans le cas du remplacement de mitochondries par transfert du noyau, il n’y a pas de sélection des embryons, avec élimination de ceux porteurs de la mutation de l’ADNmt.

Paul Benkimoun, Le Monde, 03/02/2015.

L’espoir d’un traitement efficace contre Ebola

C’est une note positive dans la guerre contre Ebola. Les résultats préliminaires – sur quelques dizaines de patients – de l’essai de traitement avec le favipiravir, mené en Guinée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), indiquent que cet antiviral réduit la mortalité de moitié chez les adultes et adolescents présentant un faible taux de multiplication du virus, et accélère leur guérison. En revanche, le médicament ne paraît pas avoir d’efficacité chez les malades ayant une charge virale plus élevée dans le sang.


Ces informations, transmises à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), doivent être présentées à la conférence sur les rétrovirus et les infections opportunistes, à Seattle, du 23 au 26 février. Un communiqué, publié mercredi 4 février par l’Elysée, à l’issue d’une rencontre du président de la République avec les professeurs Jean-François Delfraissy, coordinateur français de la lutte contre Ebola, et Yves Lévy, président de l’Inserm, les a en partie dévoilées.
Autorisé en mars 2014 au Japon comme traitement contre la grippe, le favipiravir est commercialisé sous le nom d’Avigan. Son fabricant, Toyama Chemical, disposerait de l’équivalent de 20 000 traitements complets.
Financé par la France et la Commission européenne, l’essai promu par l’Inserm a été mis sur pied en Guinée et a débuté le 17 décembre 2014. Il se déroule en partenariat avec les autorités et les chercheurs guinéens, Médecins sans frontières (MSF), la Croix-Rouge française – qui gère le centre de prise en charge ouvert par la France à Macenta – et l’ONG Alima. Supervisé par un comité de surveillance indépendant, il est mené sur deux sites, l’un à Guéckédou, géré par MSF, et l’autre à N’zérékoré, par Alima.


Signal encourageant

 

Tous les malades reçoivent pendant dix jours le favipiravir à des doses bien supérieures à celles utilisés contre la grippe, souligne le professeur Yves Lévy, actuellement sur place avec le professeur Delfraissy pour s’entretenir avec les autorités guinéennes et effectuer un bilan de l’action de la France. Ce traitement a très bien été accepté et toléré.
Au 25 janvier, il avait été administré à quatre-vingts malades. Le comité de surveillance note une diminution de la mortalité au quatorzième jour après le début du traitement chez les patients adultes et adolescents arrivant tôt et avec une charge virale pas trop élevée, soit soixante-neuf malades, précise le professeur Lévy. Chez ces malades, le taux de mortalité a été abaissé à 15 %, contre 30 % sans traitement. C’est un signal encourageant de l’efficacité du traitement.
Celui-ci se poursuit, et de nouveaux patients sont traités et suivis, plus de cent au total actuellement. « Nous allons discuter avec les autorités guinéennes de l’accès à ce traitement afin de s’assurer que les données indispensables pourront être recueillies auprès des nouveaux patients traités », explique le professeur Lévy. Le professeur Delfraissy indique que, grâce à l’action du Quai d’Orsay, les doses pour traiter cinq cents patients sont déjà stockées à Conakry.


Dans le cas de l’utilisation du favipiravir contre la grippe, les résultats sont optimaux lorsque le patient est traité dans les deux ou trois jours suivant l’apparition des symptômes. Or, dans le cas des malades d’Ebola, les patients arrivent plus tard aux centres de traitement, la moitié d’entre eux avant cinq jours et l’autre moitié au-delà. Pour cette raison, « il faut ramener les patients vers les centres de prise en charge, déployer des équipes de surveillance, notamment dans les zones difficiles, sans oublier de répondre aux autres tâches sanitaires, comme les enfants non vaccinés ou les traitements au long cours interrompus », insiste le professeur Delfraissy.
Que ce soit pour des traitements ou des vaccins, la difficulté pour les essais mis en place dans les pays d’Afrique de l’Ouest, touchés par Ebola, est la taille des effectifs de participants nécessaires pour obtenir des résultats significatifs. Ils ont été calculés sur la base du nombre de nouveaux cas au mois de septembre, notablement plus élevés que ceux observés fin décembre et en janvier. Cela complique la tâche pour déterminer s’il faut bien imputer au traitement l’amélioration observée.

Essai interrompu

 

La semaine dernière, l’essai en cours au Liberia avec un autre antiviral, le brincidofovir, a été interrompu. Le fabricant américain Chimerix avait décidé de ne plus participer à de futurs essais. Le comité scientifique de l’essai, regroupant les chercheurs libériens et ceux de l’université d’Oxford et de MSF, a estimé qu’il ne serait pas possible de recruter suffisamment de malades dans le pays.
La bataille contre le virus est loin d’être gagnée. Après une nette décrue mi-janvier, les contaminations sont reparties à la hausse, et la situation en Sierra Leone, pays le plus touché, reste très préoccupante. Les ONG redoutent le début de la saison des pluies qui risque d’isoler certaines zones. « Le virus nous a dit haut et fort, cette semaine : “Je ne vais pas disparaître comme vous vous y attendez” », résume le docteur Ayward, chef des opérations anti-Ebola pour l’OMS, à propos du dernier bilan. L’épidémie d’Ebola ne s’achèvera qu’après une absence totale de cas pendant quarante-deux jours consécutifs dans les pays touchés.

Paul Benkimoun, Le Monde, 06/02/2015.

Un plan national pour améliorer l’accès à l’IVG

La date n’a pas été choisie au hasard. La ministre de la santé, Marisol Touraine, et la secrétaire d’Etat aux droits des femmes, Pascale Boistard, devaient annoncer, vendredi 16 janvier, un plan pour améliorer l’accès à l’interruption volontaire de grossesse (IVG), quarante ans après l’entrée en vigueur de la loi Veil qui dépénalisait l’avortement. « C’est une deuxième étape », précise Mme Touraine.


Dès son arrivée au pouvoir, en 2012, la gauche avait instauré le remboursement complet de l’IVG. Puis la majorité parlementaire avait voté, dans la loi du 4 août 2014, et après un débat très nourri avec la droite, la suppression de la notion de détresse requise dans la loi Veil pour les femmes ayant recours à l’IVG, depuis longtemps tombée en désuétude.
« La loi Veil est une loi de progrès, un cadre accepté par l’écrasante majorité des Français, poursuit Mme Touraine. Il s’agit désormais de s’assurer que ce droit peut être exercé simplement. C’est le cas dans l’écrasante majorité des cas. Mais des difficultés peuvent apparaître dans l’accès à une information objective. Il peut aussi y avoir des différences de prise en charge sur le territoire, et des enjeux financiers. »

Manque d’accès à l’information

 

Pour y répondre, la prise en charge à 100 % est étendue aux examens qui entourent l’IVG (rendez-vous, échographie, analyses biologiques). L’accent est mis aussi sur l’information. Après le site Internet ivg.gouv.fr lancé en janvier 2014, un numéro de téléphone unique et anonyme géré par le Planning familial sera créé. Il sera opérationnel en septembre. L’objectif est de concurrencer les plates-formes téléphoniques renvoyant vers des militants anti-IVG.
Enfin, les agences régionales de santé devront élaborer un « plan régional pour l’accès à l’avortement » afin d’identifier les déficits dans l’offre de soins. Les médecins qui exercent dans les centres de santé suffisamment équipés pourront réaliser des IVG chirurgicales. Les sages-femmes pourront, de leur côté, réaliser des IVG médicamenteuses – les médecins y sont hostiles. Ces mesures prendront place dans la future loi de santé, qui doit être examinée au printemps.
Elles répondent à certaines revendications du Planning familial et des associations féministes, qui dénoncent de longue date les difficultés d’accès des femmes à l’IVG. Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes avait fait le même constat, dans un rapport en 2013 : le manque d’accès à l’information, les difficultés pratiques pour prendre les divers rendez-vous, la baisse du nombre de gynécologues, la fermeture de cent trente établissements pratiquant l’IVG en dix ans y étaient mentionnés.

« Contraception ponctuelle »

 

Toutes les demandes ne sont cependant pas satisfaites. Le Haut Conseil à l’égalité souhaitait la suppression du délai de réflexion de sept jours entre les deux premiers rendez-vous avec un médecin imposé aux femmes qui veulent avorter, et celle de la clause de conscience des médecins, qui leur permet de refuser de pratiquer l’IVG. Deux mesures jugées trop sensibles, car susceptibles de rouvrir le débat avec la droite sur l’équilibre de la loi Veil.
En quarante ans, le recours à l’IVG a cependant été profondément modifié. Alors qu’il était, lors de la préparation de loi Veil, conçu comme un dernier recours, « le choix d’interrompre une grossesse est désormais devenu un droit », écrivent les chercheurs de l’Institut national d’études démographiques (INED) dans une étude publiée jeudi 15 janvier.
En quarante ans, la proportion de femmes ayant eu recours à l’IVG au moins une fois est passée de la moitié à un tiers. Mais le nombre d’IVG reste stable, une minorité grandissante de femmes y ayant recours de manière répétée. Ainsi, 33 % des femmes avortent au moins une fois dans leur vie, 9,5 % deux fois et 4,1 % trois fois.
L’allongement du délai légal voté en 2001 (de dix à douze semaines) n’a, en revanche, pas conduit les femmes à attendre davantage avant d’interrompre leur grossesse. Au contraire, les avortements ont lieu en moyenne à 6,4 semaines de grossesse, ce qui est lié à la diffusion de l’IVG médicamenteuse (55 % en 2011), pratiquée plus tôt que les IVG chirurgicales.
Ce recours a augmenté chez les femmes de 18 à 25 ans, alors qu’il a diminué après 25 ans. L’allongement de la jeunesse sexuelle des femmes, entre l’âge du premier rapport, plus précoce aujourd’hui (17 ans), et une installation en couple stable plus tardive, explique ces évolutions. « C’est une période où les femmes construisent leur vie, analyse Magali Mazuy, démographe à l’INED. Elles peuvent être en couple puis se séparer. La contraception est ponctuelle. Les femmes sont plus souvent confrontées à la possibilité de grossesses non désirées, non préparées. Les couples attendent également d’être dans les meilleures conditions. »
Les avortements à répétition peuvent s’expliquer par l’inadéquation de la contraception par pilule prescrite à certaines femmes, alors que le stérilet ou l’implant contraceptif, qui ne demandent pas une prise quotidienne, pourraient être plus adaptés.

La fécondité « made in France »

Depuis une dizaine d’années, ils voient défiler dans leur bureau des cohortes de députés coréens et d’universitaires japonais qui tentent de percer le mystère de la fécondité française. Les chercheurs de l’Institut national d’études démographiques (INED) leur projettent des graphiques sur la natalité et leur expliquent les grands principes des politiques publiques françaises. « Au cours des quatre ou cinq dernières années, nous avons reçu plus d’une dizaine de délégations coréennes ! », sourit le démographe Olivier Thévenon. Hantés par le spectre de la dépopulation, ces experts venus d’Asie sont à la recherche de la recette magique qui fait de la France la championne d’Europe de la fécondité.


Depuis le début des années 2000, l’Hexagone règne en effet en maître sur les classements européens. Après deux décennies de baisse, dans les années 1970 et 1980, la natalité est repartie à la hausse à la fin des années 1990. Depuis cette date, la France navigue juste en dessous du seuil mythique de 2,1 enfants par femme, qui correspond au taux de renouvellement des générations – elle l’a encore confirmé, en 2014, en affichant un indicateur conjoncturel de fécondité de 2,01. « En économie, l’Allemagne est l’homme fort de l’Europe. En démographie, la France est la femme forte de l’Europe », résume en plaisantant le démographe Ron Lesthaeghe, membre de l’Académie royale de Belgique et professeur émérite à l’Université libre de Bruxelles.
Le reste de l’Europe est entré dans un étrange hiver démographique
Le reste de l’Europe est entré dans un étrange hiver démographique. Cinquante ans après le baby-boom de l’après-guerre, le taux de natalité des Vingt-Huit s’est effondré : en 2012, il est tombé à 1,58 enfant par femme. Les pays méditerranéens démentent, année après année, toutes les idées reçues sur la généreuse fécondité des cultures catholiques : l’Espagne, le Portugal et l’Italie ont enregistré, ces dernières années, une chute dramatique de leur natalité (1,4, voire 1,3 enfant par femme). Les pays germanophones – Allemagne, Suisse, Autriche – ne font guère mieux, pas plus que ceux de l’ancien bloc communiste – Pologne, République tchèque, Slovaquie ou Hongrie. Partout en Europe, les élites s’interrogent avec inquiétude sur ce reflux de la natalité.

Le cocktail qui a fait ses preuves en France allie une famille moderne fondée sur l’égalité hommes-femmes et de fortes politiques publiques en faveur de la parentalité.
Le cocktail qui a fait ses preuves en France allie une famille moderne fondée sur 
l’égalité hommes-femmes et de fortes politiques publiques en faveur de la parentalité. 
Mahalie Stackpole/CC-BY-SA

Le cocktail qui a fait ses preuves en France, mais aussi dans les pays scandinaves, n’a pourtant rien de mystérieux : il allie une famille moderne fondée sur l’égalité hommes-femmes et des Etats qui mènent de fortes politiques publiques en se comportant en « bons pères de famille », selon l’expression de Laurent Toulemon, démographe à l’INED. « Aujourd’hui, la natalité a besoin de ces deux ingrédients, confirme Ron Lesthaeghe. Au premier abord, la recette a l’air simple mais elle n’est pas facile à mettre en œuvre : il faut beaucoup de temps pour dessiner et installer un nouveau modèle familial. »
Car la famille ne relève pas de l’évidence ou de la nature : c’est un monde constitué de normes sociales d’une grande complexité. Pour désigner ces conventions implicites, le sociologue américain Ronald Rindfuss parle de « family package ». « Au Japon, par exemple, le family package est très contraignant, explique Laurent Toulemon. Une femme qui se met en couple doit aussi accepter de se marier, d’obéir à son conjoint, d’avoir un enfant, d’arrêter de travailler après sa naissance et d’héberger ses beaux-parents âgés. C’est un peu le pays du tout ou rien. En France, le family package est plus souple : une femme qui se met en couple n’est pas obligée de se marier, ni même d’avoir des enfants. Les normes sont plus ouvertes et les familles plus variées. »

Conception ouverte de la famille

La plupart des pays du sud de l’Europe sont construits sur le modèle du family package japonais. En Italie, en Espagne, au Portugal, à Chypre, à Malte ou en Grèce, les normes familiales sont rigides : il est mal vu qu’une femme travaille lorsqu’elle a un enfant en bas âge, comme il est mal vu qu’elle vive en couple ou qu’elle ait un enfant sans passer devant monsieur le maire – dans tous ces pays, le taux de naissances hors mariage est d’ailleurs inférieur à 30 % alors qu’il dépasse 50 % en France, en Suède ou en Norvège. Au Japon comme dans le sud de l’Europe, ce family package à l’ancienne a visiblement des conséquences dramatiques sur la fécondité : les taux sont inférieurs à 1,4 enfant par femme.
Tout autre est la situation de la France et de la Scandinavie. « Dans ces pays, la norme familiale est beaucoup plus souple : les noces tardives, les familles recomposées, la monoparentalité, les naissances hors mariage et les divorces sont nettement plus fréquents que dans le sud de l’Europe, poursuit Laurent Toulemon. Le discours sur ces évolutions familiales est en outre apaisé : en France comme dans les pays du nord de l’Europe, on n’a pas une vision catastrophiste et inquiétante de la famille moderne. » Cette conception ouverte de la famille semble très favorable à la natalité : en France, en Suède, en Norvège ou en Finlande, les taux de fécondité dépassent 1,8 enfant par femme.
(...)

Anne Chemin, Le Monde, 22/01/2015.


mardi 27 janvier 2015

Quand la Grèce acceptait d'effacer la dette allemande

Un accord signé en 1953 avait permis à la RFA d'annuler plus de 60% de sa dette contractée avant et après-guerre. La Grèce était alors un des 21 créanciers de la RFA.

 

L'élection du nouveau premier ministre en Grèce, Alexis Tsipras, fait grincer des dents en Allemagne. Angela Merkel insiste en effet sur le «respect des engagements de la Grèce» alors que le nouvel homme fort d'Athènes souhaite, lui, renégocier la dette de son pays. Alexis Tsipras pourrait rappeler à la chancelière qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale, les créanciers de l'Allemagne - dont la Grèce faisait partie - avaient accepté d'effacer plus de la moitié de sa dette.
De fait, l'accord de Londres signé le 27 février 1953 a permis à la République fédérale d'effacer plus de la moitié de sa dette d'avant et d'après guerre. Ce jour-là, 21 créanciers de la RFA - dont la Grèce, la France, la plupart des pays européens, la Suisse, les États-Unis, le Canada, l'Iran, l'Afrique du Sud ou la Yougoslavie - décident d'aider l'Allemagne de l'Ouest, alors en situation de défaut de paiement. Les emprunts renégociés concernaient à la fois des obligations issues du traité de Versailles de la première guerre mondiale jamais honorées, des emprunts souscrits par la République de Weimar dont le paiement des intérêts avait été suspendu au début des années 1930 et des emprunts contractés après-guerre auprès des Alliés.
L'accord de Londres permet à la République fédérale de réduire le montant initial de ses créances d'avant et d'après guerre de près de 38 milliards de Deutsche marks - avec les intérêts - à environ 14 milliards, soit une annulation de 62% de sa dette. Un moratoire de 5 ans sur les paiements et un délai de 30 ans pour les rembourser sont également accordés ainsi qu'une réduction des taux d'intérêt. Enfin, la relation entre service de la dette et revenus d'exportations ne doit pas dépasser 5%. En d'autres termes, la RFA ne doit pas consacrer plus d'un vingtième de ses revenus d'exportation au paiement de sa dette. Ainsi, les créanciers autorisent la suspension des paiements en cas de mauvaise conjoncture.
Plusieurs arguments ont plaidé en faveur de ces conditions de remboursement d'une ampleur rare en Europe. Premièrement, l'accord portait sur des dettes contractées avant guerre et donc avant la partition de l'Allemagne en deux. La question de savoir si la seule RFA devait prendre en charge la totalité des dettes allemandes se posa. Le chancelier Konrad Adenauer a accepté cette option dans le but de restaurer la souveraineté de la RFA et de rétablir sa crédibilité auprès des investisseurs internationaux. Le spectre des lourdes indemnités de réparation imposées par le traité de Versailles de 1919 et la montée du Nazisme planaient en outre sur les négociations. Les États-Unis souhaitaient par ailleurs que la RFA puisse être un rempart contre le bloc communiste.
Le jeune chancelier a également expliqué que des conditions de remboursement trop contraignantes pourraient mettre en péril le «miracle économique» de la jeune République. Un argument qui a convaincu les Alliés qui voulaient pourvoir compter sur un partenaire économique et un client solide.

Une dette de 80 milliards d'euros de l'Allemagne à la Grèce?

 

Les experts reconnaissent que ces conditions de remboursement exceptionnelles ont favorisé le redressement économique rapide de l'Allemagne. Certains, dont la coalition de la gauche radicale grecque (Syriza) désormais au pouvoir, estiment ainsi que cette remise de dette pourrait servir de modèle à la renégociation de la dette grecque.
Par ailleurs, face à l'insistance de l'Allemagne pour que la Grèce rembourse sa dette, les Grecs ont réveillé un autre souvenir de guerre. En 1941, un montant de 476 millions de reichsmarks - la monnaie allemande de l'époque - avait notamment été directement extorqué à la Grèce par l'Allemagne nazie. En 1946, l'Allemagne avait ainsi été condamnée à payer 7 milliards de dollars à la Grèce à titre de réparation pour l'occupation. Cette dette n'était pas couverte par l'accord de Londres de 1953. Ainsi, en 2012, le député européen Daniel Cohn-Bendit avait estimé que cette créance vaudrait aujourd'hui l'équivalent de 80 milliards d'euros. Jean-Luc Mélenchon, fondateur du Parti de gauche, estime lui que «les Allemands doivent 168 milliards d'euros, à la valeur actuelle, à la Grèce. Pourquoi? Parce que les Allemands ont occupé la Grèce et lui ont fait payer les frais d'occupation».
Mais l'Allemagne rétorque qu'en acceptant le Traité de Moscou qui entérine la réunification des deux Allemagne, la Grèce a également accepté de tirer un trait sur cette dette. L'accord de Londres de 1953 repoussait en effet le règlement des réparations de guerre à la signature d'un accord de paix. Ce dernier ne fut finalement signé qu'en 1990 après la réunification, et il exonéra l'Allemagne de certaines réparations, notamment celles qu'elle aurait dû payer à la Grèce. La gauche radicale grecque, arrivée au pouvoir dimanche, souhaite désormais inciter l'Allemagne à se montrer plus clémente face à son ancien créancier. 

Mathilde Golla, Le Figaro.fr, 27/01/2015.

Les questions que vous vous posez après la victoire de Syriza en Grèce

C'est une nouvelle ère politique qui s'ouvre en Grèce, et peut-être en Europe, avec la victoire du parti de gauche radicale Syriza. C'est la première fois qu'une formation qui s'oppose aux politiques d'austérité menée par Bruxelles dirige un pays. Après un certain vent d'espoir, salué par de nombreuses formations politiques, se posent les questions concrètes.


La victoire du parti de gauche radicale est historique parce qu'elle se conjugue avec le recul des grands partis traditionnels, les conservateurs de Nouvelle Démocratie – qui obtiennent 76 sièges – et les socialistes du Pasok, qui n'obtient que 4,88 % des voix et 13 sièges, mettant fin à quarante ans de bipartisme dans le pays.

La répartition du nombre de sièges en fonction des résultats, encore non définitifs lundi matin, des élections législatives grecques.
La répartition du nombre de sièges en fonction des résultats,
encore non définitifs lundi matin, des élections législatives grecques. | Le Monde.fr

Syriza n'ayant pas obtenu la majorité absolue au Parlement – 149 sièges au lieu des 151 requis –, elle doit mettre en place des alliances ou une coalition, qui ne se négocieront pas avec les grands partis traditionnels, mais avec une ou plusieurs des autres formations qui ont dépassé le seuil des 3 % des voix nécessaires pour avoir des élus.
C'est avec le parti de droite souverainiste Grecs indépendants AN.EL qu'un accord de gouvernement se dessinait lundi matin. « Nous allons donner un vote de confiance au nouveau premier ministre, Alexis Tsipras », a affirmé Panos Kammenos, président de cette petite formation. M. Tsipras est devenu le premier ministre le plus jeune du pays en plus d'un siècle lors d'une cérémonie lundi après-midi.
Une consultation avec les centristes de To Potami est également envisagée, représentant une option d'alliance plus modérée vis-à-vis de l'Union européenne (UE). Aucun rendez-vous n'a cependant été fixé avec eux, pas plus qu'avec les communistes du KKE, avec lesquels M. Tsipras souhaite discuter, bien qu'ils aient régulièrement exclu toute alliance.

Même si Alexis Tsipras a promis de maintenir son pays dans la zone euro, évitant ainsi la « Grexit », et s'il a modéré son discours ces dernières semaines, sa nomination comme premier ministre constitue la remise en question la plus marquée de la méthode de gestion de crise adoptée par l'UE depuis plusieurs années.
Le plus gros dossier qui sera au menu des pourparlers avec la « troïka » de créanciers est le remboursement de la dette publique grecque, qui atteint 321,7 milliards d'euros (175 % du PIB), et sur les conditions du versement de plus de 7 milliards d'euros d'aides financières dont la Grèce a besoin au cours des mois à venir car elle est encore incapable de lever des capitaux seule sur les marchés. (...)

Le Monde.fr, 26/01/2015.

Lire la suite de l'article : http://abonnes.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/01/26/les-questions-que-vous-vous-posez-apres-la-victoire-de-syriza-en-grece_4563436_4355770.html

dimanche 18 janvier 2015

Le facteur postmoderne Pour pallier la baisse du courrier, La Poste propose de veiller sur les aînés isolés

DE longues minutes après le coup de sonnette, le voilage en dentelle se soulève, puis la fenêtre du petit pavillon s'entrouvre. Et Marie-Louise d'apparaître, courte chevelure grise, air éberlué. "  C'est la factrice  !  ", claironne Julie Frassin. "  Oh, ça m'était parti  ! J'avais oublié  !  " Après un lent ballet de cannes anglaises sur dalles carrelées, la vieille dame enveloppée de laine regagne un fauteuil couvert d'autres lainages, face à la télé, conviant la factrice à occuper son jumeau. "  Comment allez-vous  ?  ", s'enquiert cette dernière, tout sourire. "  Pas trop bien…  "
La factrice, ce matin de la mi-janvier, n'apporte ni lettre ni colis mais une attention. A Bouchemaine, banlieue résidentielle d'Angers (Maine-et-Loire), une quinzaine de personnes très âgées bénéficient depuis peu de ce nouveau service de La Poste qui tente de s'inventer un futur dans une société numérique et vieillissante. Une fois par semaine, au cours de sa tournée, le facteur frappe, prend des nouvelles, alerte, si elles ne sont pas bonnes, le centre communal d'action sociale (CCAS), qui a passé contrat avec La Poste, rémunérée 5  euros la visite.
Marie-Louise n'a rien contre cette innovation. Pensez  ! "  Parler, je refuse pas  ", convainc aisément l'octogénaire, qui ne peut plus guère sortir de chez elle. Il y a bien ses deux filles, au loin, pour l'appeler quatre fois par jour. Le défilé des infirmière, kinésithérapeute, aide ménagère. Et le pendentif d'alarme qui vaut gri-gri rassurant. "  Je suis bien gardée, comme dirait l'autre  !  " Des voisines rapportent le pain, des courses aussi, de temps en temps. "  Mais je veux pas non plus déranger…  " Alors, Marie-Louise, qui "  va pas raconter sa vie  " mais la raconte tout de même un peu, avoue des "  moments de découragement, pas souvent  ". Et c'est ce qu'après moult "  je vais vous laisser, faut vraiment que je continue ma tournée  " la factrice notera dans le jardinet, en appui sur la sacoche de son vélo électrique. "  Cette dame a un petit coup de mou depuis la semaine dernière. Si ça perdure, je le dirai.  "
La factrice sur le frigo
Avec ses fermes d'élevage dans les terres, ses lotissements en bord de Maine, Bouchemaine recense 20  % de plus de 65 ans parmi ses 6  500  habitants, 400 ayant même dépassé les huit décennies d'existence. A la dernière alerte canicule, la mairie ne savait plus où donner du coup de fil. Alors le jour où La Poste a envisagé la fermeture d'un des deux bureaux de poste, faute de courrier, et opportunément mentionné l'existence d'un nouveau service Cohesio, susceptible de retarder l'échéance, la décision a vite été prise.
"  Maintien à domicile le plus longtemps possible et maintien du seul service public encore présent  ", résume Didier Pinon, adjoint au maire (centre droit) et vice-président du CCAS, qui consacrera 7  000  euros annuels, soit "  une part importante de son budget  ", à cette veille postale du quatrième âge. Elle concernera à terme une trentaine de personnes à la santé et à la sociabilité fragiles, "  avec lesquelles la commune n'a pas forcément de contacts  ", poursuit M.  Pinon. Au préposé des postes, bien sûr, elles ouvriront la porte. ..
"  Les facteursexercent le deuxième métier préféré des Français, après le boulanger. Ici, c'est très visible…  "
Chez Marie-Louise, un Post-it collé sur le frigo rappelle désormais le jour de passage de Julie. A l'occasion, quand elle sera "  juste en argent liquide pour payer le pain à la voisine  ", la factrice pourra même retirer de l'argent pour elle. "  Le facteur, c'est sympa, sourit la vieille dame, on a confiance en lui. Avant que mon mari ne soit décédé, on en avait un qui buvait un coup avec nous, certains soirs.  " Des voisins nonagénaires, dont la table du salon expose autant de piluliers que de bibelots fleuris, ont eux aussi "  signé tout de suite  " pour une visite hebdomadaire de leur facteur, Hervé Gilardière. Le même depuis treize ans. "  C'est bénéfique de nous soumettre à la conversation. Nous deux, au bout de cinquante-deux ans, on a un peu fait le tour  ", glisse, l'air de rien, le mari, désignant sa moitié du menton.
Discuter un brin  Bientôt équipés d'un smartphone, Julie Frassin, Hervé Gilardière et trois de leurs collègues dont la tournée inclut le domicile d'un bénéficiaire ont reçu une première formation express  : repérage de signes alarmants, questions à poser pour jauger moral et lucidité, personnes à prévenir… Ils ont le sentiment d'avoir toujours rempli la mission qu'on leur confie formellement aujourd'hui. Discuter un brin, s'inquiéter d'une boîte aux lettres trop pleine, de volets restés clos… "  Si on n'aime pas les gens, on ne fait pas ce métier, rappelle Juliette, 29  ans, factrice depuis 2008. La petite blague, ça en fait partie. Certains clients ne voient pas grand monde.  " Traînent volontiers devant leur grille à l'heure du facteur, histoire de causer. La différence, admet-elle, c'est qu'elle s'invitera chez ceux qui jamais ne sortent.
Durant sa carrière de trente ans, Hervé, son collègue, a parfois découvert dans la presse du lendemain que derrière la porte demeurée rétive à ses coups de sonnette gisait une personne âgée incapable de se relever. Au deuxième jour des visites de prévention, qu'il se réjouit donc d'effectuer, il s'interroge  : a-t-il le droit de pénétrer dans l'intimité du client quand personne ne répond à ses tonitruants "  C'est le facteur  ! On doit passer une fois par semaine vous voir…  " C'est encore le temps des tâtonnements. Que faire avec ces dames qui vous reçoivent en robe de chambre à midi et ne se souviennent pas avoir accepté ce service ni même déjà vu la factrice  ? Comment ne rester qu'une poignée de minutes quand il en faut davantage au client pour monter et descendre du perron  ? Pour comprendre les questions en tendant l'oreille  ? Pour signer, doigts gourds, vue approximative, le formulaire de passage  ?
La grande vieillesse impose son rythme peu trépidant auquel La  Poste devra s'adapter. Car la société anonyme à capitaux publics semble miser gros sur cette offre déjà expérimentée dans quatre autres départements, et dont l'utilité est tout aussi avérée en zone rurale qu'urbaine. A Paris, le directeur général adjoint chargé du courrier, Nicolas Routier, égrène les arguments massue  : 2,5  millions de personnes de plus de 80  ans vivent seules, en France  ; le maintien à domicile, auquel la plupart aspirent, grève moins les finances publiques que toute autre solution d'hébergement  ; une visite quotidienne prolonge en moyenne de deux à trois ans la vie chez soi  ; or le "  Bonjour, comment allez-vous  ?  " du facteur coûte bien moins qu'une visite d'infirmière, à peine le prix d'un recommandé…
Activer l'imaginationMonétiser l'attention à l'autre, les petits services depuis toujours rendus ne lui pose pas de cas de conscience. "  Nous ne cherchons pas à empêcher celui qui en a l'habitude d'amener son pain au pépé. Mais nous souhaitions aussi une offre nationale encadrée. Et nous enregistrons une adhésion extraordinaire des facteurs. Ces nouvelles missions représentent la partie la plus valorisante de leur métier. Ils sont aussi conscients que la sauvegarde de l'emploi est en jeu.  "Pour rentabiliser un effectif de 85  000 facteurs et des tournées six jours sur sept quand le nombre de lettres et colis à acheminer s'effondre (18  milliards en  2008, 13 en  2014, 9  milliards prévus en  2020), il est temps d'"  activer l'imagination  ", selon M.  Routier, et de profiter du capital sympathie.
Le François de Jacques Tati, dans Jour de fête. Le Dany Boon de Bienvenue chez les Ch'tis…Premier syndicat maison, la CGT n'a "  rien contre  " le fait de surfer sur l'imaginaire collectif. "  Le travail de lien social, on l'a toujours fait.  " Reste à ne pas trop charger la sacoche de François-le-facteur, les effectifs ayant déjà baissé au point de dégrader la qualité de service, selon le syndicat. Dans le salon du couple qui se chamaille depuis un demi-siècle, Hervé Gilardière compte. "  Dans le coin, on était seize facteurs, on n'est plus que douze. On n'a pas le temps, on n'y arrive pas.  " Devant le lourd buffet sculpté en merisier, il semble savourer la pause que lui octroient ses nouvelles fonctions. "  Ça fait longtemps que je ne vous ai pas vu, le matin, dans la côte… Vous allez toujours chercher votre pain  ?  "
Pascale Krémer
© Le Monde