dimanche 14 décembre 2014

La pollution met en danger le cerveau

Des enfants exposés in utero à des niveaux élevés de deux phtalates présentent en moyenne un quotient intellectuel (QI) inférieur de plus de six points à celui d’enfants moins exposés. Cette conclusion préoccupante est le fruit d’une étude au long cours, conduite par des chercheurs de l’université Columbia (New York), et publiée mercredi 10 décembre dans la revue PLoS One.


Les phtalates sont des plastifiants présents dans de nombreux produits courants – objets en PVC, textiles imperméables, cuirs synthétiques, mais aussi rouges à lèvres et à ongles, bombes de laque ou certains shampooings. Ils sont interdits dans les jouets, en Europe comme aux Etats-Unis, mais rien n’est fait pour éviter l’exposition des femmes enceintes.
L’étude a porté sur 328 New Yorkaises, dont l’urine a été analysée au cours du troisième trimestre de grossesse pour y mesurer la concentration en quatre phtalates. Les tests de QI ont été réalisés auprès de leurs enfants à l’âge de sept ans. Pour les 25 % de ceux nés de mères dont les taux de DnBP et DiBP étaient les plus élevés, le QI était respectivement de 6,6 et 7,6 points inférieur à celui du quart des enfants dont la mère montrait la concentration la plus basse de ces deux phtalates. L’étendue des concentrations n’avait rien d’inhabituel et se situait dans l’échelle de celles mesurées au niveau national par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC).

« Ampleur troublante »

« L’ampleur de ces différences de QI est troublante, note Robin Whyatt, qui a dirigé l’étude. Une baisse de six ou sept points pourrait avoir des conséquences substantielles sur la réussite scolaire et le potentiel professionnel de ces enfants. »
Cette étude n’est que la dernière en date d’un corpus toujours plus vaste de travaux qui pointent l’impact sur le développement cérébral de différents polluants, au premier titre desquels figurent les perturbateurs endocriniens. La montée de l’incidence de l’autisme pourrait être l’un des symptômes de l’imprégnation de la population – notamment de l’enfant à naître – par ces produits chimiques.
De toutes les maladies non transmissibles, l’autisme est l’une de celles dont la fréquence augmente le plus rapidement. Si vite qu’il est même difficile d’y croire. En mars, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) américains, l’équivalent de notre Institut de veille sanitaire (InVS), rendaient publiques les dernières estimations de la prévalence des troubles du spectre autistique chez les garçons et les filles de 8 ans aux Etats-Unis. Selon ces chiffres, un enfant sur 68 est désormais touché par cet ensemble de maladies du développement, regroupant l’autisme profond, les syndromes de Rett et d’Asperger, etc.

Photo Le Monde Séverin Millet


Augmentation quasi exponentielle

Le plus impressionnant n’est pas tant le chiffre lui-même, que la rapidité de son évolution : il est supérieur de 30 % à celui publié seulement deux ans auparavant (un enfant sur 88) par le même réseau de surveillance mis en place par les CDC, et a plus que doublé en moins d’une décennie. Au cours des vingt dernières années, les données américaines suggèrent une augmentation quasi-exponentielle de ces troubles, aujourd’hui diagnostiqués « vingt à trente fois plus » que dans les années 1970, selon le rapport des CDC. 40 % de ces enfants dépistés aux Etats-Unis présentent un quotient intellectuel (QI) inférieur à 70.
D’autres troubles neuro-comportementaux sont également en forte croissance ces dernières années. Outre-Atlantique, l’hyperactivité et les troubles de l’attention touchaient, selon les chiffres des CDC, 7,8 % des enfants entre 4 et 17 ans en 2003. Ce taux est passé à 9,5 % en 2007, puis à 11 % en 2011. Par comparaison, en France, leur fréquence est estimée entre 3,5 et 6 % pour les 6-12 ans.

Aux États-Unis, un enfant sur six est concerné par un trouble du développement (troubles neuro-comportementaux, retard mental, handicaps moteurs, etc.).
Dans un ouvrage scientifique tout juste publié (Losing Our Minds. How Environmental Pollution Impairs Human Intelligence and Mental Health, Oxford University Press, 2014) Barbara Demeneix, directrice du département Régulations, développement et diversité moléculaire du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), soutient que cette augmentation rapide de la fréquence des troubles neurocomportementaux est, en grande partie, le résultat de l’exposition de la population générale à certaines pollutions chimiques diffuses – en particulier les femmes enceintes et les jeunes enfants.
Selon la biologiste, cette situation n’est, en outre, que la part émergée d’un problème plus vaste, celui de l’érosion des capacités cognitives des nouvelles générations sous l’effet d’expositions toujours plus nombreuses à des métaux lourds et à des substances chimiques de synthèse. Le sujet est, ces dernières années, au centre de nombreuses publications scientifiques. Philippe Grandjean, professeur de médecine environnementale (université Harvard, université du Danemark-Sud), l’une des figures de la discipline et auteur d’un livre sur le sujet (Only One Chance. How Environmental Pollution Impairs Brain Development — and How to Protect the Brains of the Next Generation, Oxford University Press, 2013), va jusqu’à évoquer une « fuite chimique des cerveaux ».
(...)
Le Monde, 

jeudi 4 décembre 2014

Immigration et délinquance : l’enquête qui détruit les préjugés

VIDEO. Sur France 2, deux remarquables documentaires de Gilles Cayatte et Christophe Nick démontent les pièges du racisme au quotidien.

C’est une oeuvre de salubrité publique que nous proposent Gilles Cayatte et Christophe Nick, une enquête à vocation pédagogique (1) à diffuser dans les écoles de journalisme tant ce travail de fond s’avère utile et même indispensable pour régénérer notre démocratie à bout de souffle.
A l’aide du journaliste John Paul Lepers, ils s’attaquent en effet à une tâche monumentale : déconstruire un préjugé, une idée aussi fausse que reçue, celle selon laquelle l’immigration et délinquance en France seraient liés.
Au bout de trente ans d’implantation électorale de l’extrême droite, ce cliché s’est malheureusement répandu au point de ronger chaque jour un peu plus la société française. Ce slogan s’impose comme une évidence à mesure que le lepénisme avance. De ministère de l’Identité nationale en discours de Grenoble, le sarkozysme n’ a pas été en reste pour souffler sur les braises. Et la "zemmourisation des esprits" illustrée par le succès du dernier livre du polémiste lepénisant apparait comme le point d’orgue de cette xénophobie ordinaire.

"L'enquête qui dérange" s'attache à déconstruire le préjugé selon lequel immigration et délinquance en France seraient liés. France 2
"L'enquête qui dérange" s'attache à déconstruire le préjugé selon lequel
immigration et délinquance en France seraient liés. France 2
Point par point, pièce à pièce, ces deux documentaires démontent de façon implacable ce monstrueux mensonge sans a apriori idéologique mais en s’appuyant sur les faits, rien que les faits, ce qui constitue la base même du métier de journaliste.
Dans le premier documentaire, intitulé "L’enquête qui dérange", John Paul Lepers promène sa silhouette dégingandée de journaliste faussement candide à travers l’hexagone, d’Aubervilliers à Beausoleil. A partir du recueil des statistiques officielles des crimes et délits, il arpente le pays pour tenter de vérifier cette intuition selon laquelle immigration et délinquance seraient étroitement liées, la première étant cause de la seconde.
Au fil de ce travail minutieux que l’on suit pas à pas comme une enquête policière, il relativise la portée de ces masses de chiffres que les hommes politiques en mal de démagogie électoraliste s’envoient à la figure. Le plus souvent, en effet, les statistiques brandies additionnent des délits sans rapport entre eux, des incivilités ordinaires à la grande criminalité.
Puis, recentrant son étude sur la comparaison entre deux aires urbaines aux caractéristiques sociales semblables, Caen et Montbéliard, il parvient à éliminer cette idée reçue qui pollue le débat public. A Caen, où le pourcentage d’immigrés est presque trois fois inférieur à celui de Montbéliard, (5% contre 13,6%), le taux de délinquance s’avère exactement du même niveau. Toute corrélation avec l’implantation de populations étrangères est donc nulle et non avenue et l’enquête s’applique à le démontrer de façon indiscutable.
Dans le second volet, intitulé "La fabrique du préjugé", John Paul Lepers dissèque les mécanismes qui sont à la racine des discriminations à l’aide des travaux de professeurs en psychologie sociale. De façon là aussi limpide et minutieuse, il multiplie les expériences auprès d’élèves d’écoles primaires qui dévoilent comment se forment en chacun de nous, ou presque, préjugés et stéréotypes liés à la couleur de peau de l’autre.
Lutter contre ces mauvais instincts qui menacent chacun de nous et notre capacité à vivre ensemble par-delà de nos différences est affaire de pédagogie et de savoir. C’est aussi affaire de journalisme et c’est le grand mérite de ces deux formidables enquêtes de nous le rappeler. A voir et revoir absolument pour dissiper les vents mauvais de la démagogie xénophobe qui polluent notre actualité.

Renaud Dély, Le Nouvel Observateur, 23/11/2014.
Plus d'infos  : http://www.france2.fr/emission/545b6b24706765381c1f1202/545b6fea706765381c8ba402

 

lundi 1 décembre 2014

Un long dimanche de travail

Voilà une affaire qui remonte loin. Même Dieu, dit la Bible, s'est reposé le septième jour après son harassant travail de création du monde. Et, en 321, l'empereur chrétien Constantin 1er décrète le dimanche jour de repos légal dans l'Empire romain. Le débat sur l'opportunité du travail le dimanche est presque aussi ancien. La réforme que va proposer Emmanuel Macron, le ministre de l'économie, mercredi 10  décembre, aura donc un air de déjà-vu. Celui d'une querelle qui oppose la liberté de choix au confort social d'un jour de pause unique, le même pour tous.
Le plus ardent défenseur du repos du septième jour a bien sûr été l'Eglise, qui voulait s'assurer que ses ouailles fréquenteraient bien les lieux de culte le jour du Seigneur.
Et, paradoxalement, ce sont les forces de progrès de la société qui se sont insurgées contre cette pause obligatoire. Voltaire la condamnait au nom de l'économie et Montesquieu au nom de la morale. La Révolution française a donc supprimé le repos dominical. La Restauration l'a rétabli, puis la République l'a aboli. Il n'a pris l'allure d'une conquête sociale qu'avec la loi de 1906. Et encore, cette obligation était grevée de tellement d'exceptions faciles à obtenir que la vraie mise en œuvre du dimanche chômé n'est intervenue qu'en  1919, en même temps qu'était imposée la journée de huit  heures.
Qu'il est donc long et tortueux ce chemin du travail du dimanche ! Et lourd de symboles aussi. Comme les anticléricaux de la IIIe  République le rejetaient au nom de la laïcité, les syndicats d'aujourd'hui s'opposent à sa disparition au nom du respect de la vie de famille. Reste, comme Voltaire, l'argument économique. C'est lui qui prédomine en ces temps de croissance nulle et de chômage virulent.
Une " vraie loi "Donner de l'oxygène aux entreprises est une priorité. Et leur oxygène, c'est la liberté d'ouverture des commerces. Le seul problème est que les expériences menées en France ne démontrent pas une grande efficacité économique de cette mesure, surtout pour le petit commerce.
Trois arguments militent néanmoins pour une " vraie loi ". D'abord celui du tourisme. Plus de 30  millions de touristes visitent Paris chaque année. Pour eux, et pour ceux qui les servent, ne pas travailler le dimanche serait incompréhensible, surtout au regard des autres capitales européennes. C'est pour cela que les Champs-Elysées, comme d'autres zones, sont exemptés de cette obligation. Le boulevard Haussmann devrait, évidemment, en faire partie. Ensuite, les habitudes de consommation ont évolué. Pour les actifs urbains, le dimanche est un des rares moments où ils peuvent consommer. Faut-il se priver de cette manne ? Enfin, la situation actuelle est absurde tellement elle est mitée par les exceptions, facteurs d'injustices et d'inefficacité, comme en  1906. Pour une fois qu'une loi pourrait permettre une simplification, on aurait tort de s'en priver.
Philippe Escande


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© Le Monde02/12/2014

Les ados pénalisés par le travail des mères ?

L’activité professionnelle des mères ne nuit pas au bien-être de leurs adolescents. Telle est la conclusion de l’étude menée par Silvia Mendolia, chercheure à l’université de Wollongong en Australie. L’enquête a été réalisée dans 5 000 foyers comprenant des adolescents de 11 à 16 ans dont les mères exercent une activité salariée, à temps partiel ou à temps plein. Elle ne montre pas de différence significative entre les adolescents selon la durée de travail des mères. Plusieurs indicateurs sont testés comme le fait de fumer, la souffrance exprimée ou l’abandon de l’école à 16 ans, mais aucun ne permet d’établir une réelle corrélation. Les absences maternelles affectent un peu plus les garçons, les adolescents des milieux favorisés et ceux élevés par un seul parent, sans que la différence soit très significative. Selon S. Mendolia, les femmes salariées ne négligent pas leur vie familiale car elles préfèrent se décharger d’autres pratiques chronophages comme les tâches ménagères. La chercheure rappelle également que les mères ne sont pas les seules responsables du bien-être des enfants. Les adolescents subissent des influences multiples : celles des autres membres de la famille, des amis, des enseignants, des médias, etc. Ces analyses sont toutefois limitées aux mères salariées. On ignore comment les travailleuses indépendantes concilient, pour leur part, les obligations professionnelles et familiales.

Maud Navarre - Sciences Humaines - Décembre 2014

Vivre dans la rue

10 chiffres clés sur les SDF

• 141 500 en France métropolitaine en 2012 : 
une augmentation de 50 % depuis 2001

• 2 sur 5 sont des femmes

• 47 % sont de nationalité française (62 % 
en 2001)

• 18 % ne parlent pas le français

• Une population jeune : 1 sur 4 a moins 
de 30 ans

• Une population isolée : 65 % vivent seuls

• 1 sur 4 travaille, mais ne gagne pas assez 
pour assumer les charges d’un logement

• 47 % sont chômeurs, 28 % inactifs

• 74 % appartiennent aux groupes socioprofessionnels des employés 
ou des ouvriers

• 46 % n’ont aucun diplôme.


A suivre l'article de Maud Navarre paru dans sciences Humaines de décembre 2014

"Vivre dans la rue"

Les chiffres de l'avortement

Les avortements volontaires diminuent dans le monde : 
il y en avait 35 pour 1 000 femmes en âge de procréer au début des années 1990, contre 28 à la fin des années 2000. Cette diminution s’est avant tout réalisée durant les années 1990, grâce à la diffusion des moyens de contraception dans les pays en développement. En revanche, l’avortement non sécurisé, 
qui correspond à « une interruption de grossesse pratiquée par des personnes 
non qualifiées ou dans 
un environnement non conforme aux normes médicales minimales, ou les deux », est en hausse : il représente aujourd’hui  près de la moitié des avortements dans le monde, contre un tiers au milieu des années 1990. Cet accroissement ne s’est pas traduit par une hausse de la mortalité des femmes au cours de l’avortement, au contraire, la part cette mortalité dans le total des avortements a même baissé d’un tiers en 20 ans. La raison ? La diffusion de l’avortement médicamenteux, moins léthal.
 Renaud Chartoire - Sciences Humaines - décembre 2014
Clémentine Rossier, « L’avortement non sécurisé reste fréquent dans le monde, mais il est moins souvent fatal », Population et Sociétés, n° 513, août 2014.

L'école à 8 heures, c'est trop tôt !

Alors que les nouveaux rythmes scolaires font toujours débat à l’école primaire en France, un communiqué de l’American Association of Pediatricsrecommande de retarder l’heure du début des cours 
au collège et au lycée : les établissements secondaires ne devraient pas ouvrir 
leurs portes avant 8 h 30. 
Les adolescents ont en effet du mal à se coucher tôt (c’est-à-dire avant 23 heures) en raison de facteurs biologiques et de leur mode de vie (activités extrascolaires, devoirs à la maison, écrans…). Résultat : 87 % des jeunes Américains n’atteignent pas les 8 à 9 h 30 de sommeil quotidien recommandées. Un ensemble d’études empiriques récentes montre que ce manque de sommeil se répercute négativement à la fois sur la réussite scolaire, l’assiduité et la santé. Concernant ces trois domaines, une « petite » heure de sommeil supplémentaire serait un véritable atout pour les élèves…
 Christine Leroy - Sciences Humaines - décembre 2014 - N°265

Faut-il marchander avec les enfants ? Christophe Carré

Christophe Carré

Médiateur professionnel, il a publié, entre autres, Obtenir sans punir. 
Les secrets de la manipulation positive avec les enfants (Eyrolles, 2012).

Comment négocier l’heure du coucher ou le devoir de maths ? Le coup de 
la « carotte » n’est pas un idéal : mieux vaut s’inspirer de techniques de manipulation.
Dur, dur d’être parent ! Selon une enquête Ipsos de 2011, pour 75 % des Français, élever un enfant est un exercice difficile. Et si quelques timides ateliers de parentalité commencent à voir le jour en France depuis une poignée d’années, il n’existe pas à proprement parler de formation sérieuse pour apprendre à être parent. Alors que la fonction semble devenir de plus en plus complexe, les parents de plus en plus soucieux et de moins en moins disponibles. Soumis à de nombreuses pressions sociales et médiatiques et à des injonctions souvent paradoxales, pour démêler ce qu’il convient de faire de ce qui est à proscrire, ils ne savent plus très bien où donner de la tête, ni comment actualiser leurs potentialités éducatives et développer leurs compétences. Le mythe de la famille idéale et du parent irréprochable frappe dur. Toujours selon la même enquête, près de sept parents sur dix pensent manquer d’autorité. Celle-ci est d’ailleurs, dans la plupart des esprits, confondue avec l’autoritarisme ou la violence.



lire la suite sur le n° de sciences humaines N°265 - décembre 2014

dimanche 30 novembre 2014

Actualités

Le 9 décembre 2014 , intervention du groupe GENEPI sur la plage d'intervention de préparation aux concours de Travail social (14h -17h EFMS de Talence) avec Marie - Claudine DUBOIS Formatrice

Merci de consulter le site carceropolis.fr


Bonne semaine à tous ;

vendredi 28 novembre 2014

Simone Veil par Emmanuelle Devos

Le téléfilm de France 2 "La loi" retrace la genèse du vote du texte qui a dépénalisé l'IVG en 1974. La comédienne raconte comment elle a abordé ce rôle et incarné ce personnage d'exception.

PREPARATION
« J'avais un mois et demi, ce qui n'est vraiment pas énorme. D'autant qu'à l'époque, j'étais au théâtre, et répétais dans la journée une autre pièce que je joue en ce moment. Le soir, quand je me maquillais dans ma loge à Edouard-VII, je me passais les discours et les interviews de Simone Veil sur mon téléphone. Je l'ai regardée le plus possible jusqu'à ce qu'elle me rentre dans le corps. »
« J'ai visionné beaucoup d'images - merci INA.fr ! - qui remontent à l'époque de son arrivée au gouvernement Chirac. C'est à ce moment-là que Simone Veil devient un personnage public. C'est l'une des rares femmes ministres et les médias lui consacrent beaucoup de sujets. Elle a un mal fou à apprivoiser la caméra. Je me souviens d'une émission présentée par Bernard Pivot où on la sent presque frigorifiée. Sa grande copine, la réalisatrice Marceline Loridan-Ivens, est également invitée, mais Veil est tellement timide qu'elle ne peut s'empêcher de la vouvoyer. Pivot, qui connaît leur complicité hors plateau, est tellement surpris par sa raideur qu'il l'invite à plus de familiarité. Elle finit par s'exécuter, en marche forcée, comme une bonne élève... Entre 1974 et 1976, tout ce qui relève chez elle de l'intime, du sentiment personnel, ne transparaît pas à l'image. Il lui a fallu deux ans pour apprivoiser la caméra. Après, elle change, on la sent plus aguerrie médiatiquement, plus sûre d'elle. En revanche, ce qui explose à l'écran dès ses débuts, c'est son incroyable ténacité. »

TRANSFORMATION
« Il suffit de se faire un chignon, d'enfiler un tailleur Chanel et hop !, c'est parti, tout le monde a un air de Simone Veil. J'avais en plus la chance de lui ressembler un petit peu. On a le même front, la même implantation de cheveux, les mêmes pommettes. Le bas du visage est moins identique mais quand même. Tout cela m'a permis de m'occuper davantage de l'intérieur, de transcrire cette réserve mêlée d'autorité. Je l'ai regardée et écoutée tous les jours pendant un mois et demi. D'abord, elle est assez peu expressive. Elle est toujours très posée, un peu raide, ne fait pas de geste de mains. Elle a les pieds bien ancrés dans la terre. C'est toujours plus facile d'incarner quelqu'un comme ça qu'une personnalité volubile avec des tics. Elle a des regards de côté... J'étais obsédée par sa manière de prononcer les "a". Ca ne rendait pas exactement comme je le voulais, j'ai fini par abandonner. »


TAILLEUR
« Contrairement à la préparation classique d'un tournage où l'on cherche à perdre 3 kilos, cette fois-ci, je n'ai pas fait de régime. Si vous faites un petit 36, un tailleur en tweed de chez Chanel vous fait prendre deux tailles immédiatement. Ces vêtements sont terrifiants... Simone ne portait que des vêtements qui grossissent... »

FEMINISME
« Je croyais que sa construction de femme débutait réellement au sortir des camps. Or elle a commencé bien avant, dès l'enfance, avec sa mère. C'était une femme très belle, avec un air de Greta Garbo, qui a abandonné ses études de chimie quand elle s'est mariée. J'ai pu voir ses photos... Simone a réalisé très jeune que sa mère était affectée par son statut de femme soumise, contrainte à la seule tenue du ménage. La banalité du quotidien de ce que subissaient les femmes des années 1930... Ma propre grand-mère me racontait le même genre d'humiliations : la réticence à demander de l'argent à son mari, ne serait-ce que pour financer des tâches domestiques de base, l'incompréhension dudit mari qui soupire, qui renâcle, qui lâche des "encore ?"... La mère de Simone ne cessait de lui dire ainsi qu'à sa soeur : "Il faut que vous ayez un travail, que vous gagniez de l'argent par vous-mêmes." Simone Veil est devenue féministe à ce moment-là. Elle a eu 3 fils et raconte souvent qu'elle prend position contre eux, par solidarité pour ses belles-filles. »

SA MERE
« Quand, à 60 ans passés, Simone l'évoque dans les interviews, elle a encore les larmes aux yeux. Elle la décrit comme une femme intègre, charismatique, d'une grande bonté dont les gens abusaient... Elle l'appelle «môman» comme si elle avait 4 ans. C'est bouleversant... Sa tristesse, son côté apeuré viennent de la perte de cette mère adorée. A Auschwitz, elles sont parvenues à rester ensemble avec sa soeur. Un coup de chance... Une kapo a vu Simone et lui a dit : "Tu es trop belle pour mourir ici." Et l'a envoyée dans un camp de travail annexe où les conditions étaient un peu moins dures. Simone a accepté à condition de venir avec sa mère et sa soeur, "Milou". La kapo n'y a pas vu d'inconvénient. Ils avaient besoin de quatre femmes. Mais cette petite faveur n'a hélas pas sauvé sa mère. Elle est morte du typhus à Bergen-Belsen. »

VIE PRIVEE
« Elle se raconte plus durant ses interviews que dans son propre livre "Une vie", où elle ne parle que de politique, de Bernard Pons, de Bayrou, qu'elle ne supporte pas, qui lui a fait tel coup... Mais de son moi profond, rien ou presque. Elle a perdu un fils. Elle n'a jamais raconté quand, comment, de quoi il était mort... J'ai regardé sur Google, rien... »

OMERTA
« Je ne l'ai jamais rencontrée. Pas plus que son entourage familial ou professionnel. J'ai essayé, d'accord plutôt mollement, mais... Ses fils n'ont pas voulu me parler, de même qu'un de ses anciens directeurs de cabinet. Je pense qu'une consigne est passée dans son entourage pour ne rien dire. Ses fils ont vu le film et sont ravis qu'on ne leur ait pas demandé la permission de le tourner parce qu'ils ne l'auraient pas donnée. Il paraît qu'elle est très diminuée. Je ne sais pas s'ils vont lui montrer... »

SENS POLITIQUE
« Le film rend hommage à son acuité politique, alors qu'elle-même affirme ne pas être une femme politique. Elle répète à l'envi qu'elle vient du droit civil, de la magistrature, qu'elle n'a pas fait Sciences-Po, l'ENA, etc. C'est une contradiction assez amusante. Sa grande intelligence a consisté à ne pas porter le débat sur la question du féminisme. Elle a laissé ça à Françoise Giroud pour se focaliser essentiellement sur le terrain de la santé publique. Sans cela, les vieux barbons de la droite de l'époque n'auraient jamais voté. Une partie de son clan avait déjà tenté de faire passer la loi un an plus tôt. Et puis Giscard l'a relancée avec l'idée de la faire incarner par une femme. »

HUMOUR
« Avec la pression d'incarner une personne vivante, je n'étais pas légère, alors qu'on l'est quand on tourne ce genre de film. Je craignais aussi le manque d'humour du personnage. Je disais à Christian Faure [le réalisateur, NDLR] : "Elle peut faire un petit sourire, là, non ?" Mais non, il avait trop peur qu'avec Lorànt Deutsch [dans le rôle de son directeur de cabinet], on glisse inévitablement dans la gaudriole, vers un truc trop familier qui s'éloignerait du personnage. »

TOURNAGE
« Ce genre de sujet se prête parfaitement à la télé. Parce que c'est populaire dans le sens où il faut que ça soit vu sans faire l'effort de se déplacer. D'accord, il y a un côté un peu didactique dans le film, mais utile. En revanche, il y a deux problèmes majeurs à la télé. Le premier, c'est que vous n'avez pas une scène qui fasse plus d'une page. Il faut que ça aille vite, tout le temps, il faut changer de mouvement, d'endroit. Dans l'absolu, j'aurais rêvé d'un truc du genre "A la Maison-Blanche" ou "les Hommes du président"... Mais bon, je pense qu'ils ont peur que les gens zappent... Le second problème, c'est le manque de temps. Quand on vient du cinéma, c'est vraiment dingue... Si vous ne "story-boardez" rien, si vous hésitez un peu sur la place que vous accordez à la caméra, vous êtes mal. Heureusement, Christian avait tout préparé avant de manière à ne se consacrer qu'aux acteurs sur le tournage. »

Guillaume Loison, Nouvel Observateur,24 novembre 2014.
Revoir le téléfilm La Loi : http://pluzz.francetv.fr/videos/la_loi_le_combat_d_une_femme_pour_,112832079.html